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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 18:14

 

Châtelains pour deux mois encore.....grâce à la peinture!

 

  

              Château du Barroux.

 

                             Le château du Barroux nous accorde l’avantage d’accueillir nos peintures dans sa plus vaste pièce. Il s’agit d’une exposition d’une centaine de tableaux installés dans la salle du Parlement. 

         Auteurs aux styles différents, dont je suis l’un des protagonistes, nous avons pour les mois de juin, juillet et août l’honneur de figurer sur la fiche des animations qui sont proposées aux visiteurs de cet imposant ensemble à l’allure chevaleresque.

         Notre association de circonstance permet de présenter au public un nombre important de toiles aux courants propres à chacune de nos personnalités.

 

        Nicole Roux expose ses huiles dont la source est très éclectique. Il y a des souvenirs de voyages, des paysages, des portraits et autres bouquets. Fouillées, pour certaines de ses toiles alors que d’autres s’inspirent davantage de l’impressionnisme, sa peinture reflète une sensibilité caractéristique au style féminin.

 

 

             Peintures de Nicole Roux.

 

              Ibiscus de Nicole Roux.

 

       Robert Venturi est quant à lui un artiste multicartes. S’il pratique la peinture, sans contrainte se plait il à souligner quant à toute rigueur académique, il est également sculpteur et potier. Un pont du Gard exécuté à partir d’une palette originale donne l'image de son caractère créatif. 

 

 Photos peintures exposées aux Barroux 001

 

 

 Peintures de Robert Venturi.

 

 

      Pour ce qui me concerne, je reste cantonné à une peinture figurative classique. Je présente essentiellement des paysages provençaux où l’olivier, les coquelicots, le petit mas et le cabanon figurent en bonne place dans des couleurs qui se veulent chatoyantes.

                                     

 Une vue partielle sur mes peintures.

 

               La Borie  

 

                 Le 6 /07/2013. Soir du vernissage.

 

La salle du Parlement le soir du vernissage

 

      Notes : Mes collègues exposants se joignent à moi pour adresser nos remerciements à Monsieur JACOPS D’AIGREMONT Robert, qui, en qualité de régisseur du château nous a permis d’exposer notre travail.

      Merci à Monsieur Félix ROCHE , élu dans l’équipe municipale du Barroux, responsable de la commission culture et patrimoine qui fut notre relation publique auprès de Monsieur D’AIGREMENT.

      Merci à Simone et à Marcel, qui furent les premiers maillons de la chaîne de nos contacts.  

      Merci aux membres bénévoles de l’association des amis du château du Barroux qui assurent journellement l’accueil auprès des touristes et sans lesquels notre salle d’exposition resterait vide de visiteurs.

 

 Le château du Barroux

 

                                                                                             

 Une vue du château du Barroux.

 

 

 

Abrégé de son histoire :

 

          Entre Carpentras et Malaucène, sur la route conduisant au Mont-Ventoux, le château coiffe le village de sa monumentale masse architecturale.

          Cependant, au XII siècle, à sa construction, il se limitait à une tour de surveillance. Elle était ceinturée de remparts et protégeait la plaine de Carpentras contre les invasions sarrasines, puis contre celles des Italiens.

        En 1538, en pleine renaissance, Henri de Rovigliasc reçut cette vieille forteresse en règlement d’une dette et la transforma en une superbe demeure

        Aujourd’hui, délimitant la cour des Amandiers, des fortifications plus récentes complètent son système de défense. Elles ont été construites au cours des années 1680-1690 sous l’impulsion de Vauban.

       A la révolution le château fut saccagé et servit de carrière de pierres durant prés de 150 ans.

       En 1929 ce qui restait des ruines fut racheté par André Vaysson de Pradenne* qui le reconstruit sur ses propres deniers. Il mourut accidentellement et les travaux presque terminés s’arrêtèrent alors.

      Les Allemands occupèrent le château durant la seconde guerre mondiale. Le 21 août 1944 ils y mirent le feu en représailles d’une embuscade dont ses soldats furent victimes.

     Entre 1960 et 1990, le docteur Moulièras-Lamoureux entreprit de le réparer. Depuis 1993, l’association des amis du châteaux du Barroux poursuit ce travail……

    Propriété privée, le château se visite tous les jours du printemps à l’automne de 10 heures a 18 heures. Le parcours est libre. Un guide polycopié vous renseigne sur son histoire et ses particularités.

  

          Vous y parcourrez à votre guise:

 

           Les chapelles, La salle des Gardes, Les salles Basses, La cour d’Honneur, La galerie des Seigneurs, La salle des Audiences, La salle de la Garenne, Le grand escalier, La salle du Parlement……...etc

     Des terrasses vous y apercevrez la propriété des membres de la famille Royale d’Angleterre.

     Le château servit pour des scènes de films tels que l’Epée D’Ardouaan et Les contes du Chat Perché.

  

           Amateurs d’histoire et d’architecture médiévale:  La visite, de par son parcours libre et non limitée dans sa durée, permet aux photographes de fournir en clichés un album riche de souvenirs de leur passage au Barroux.

 

                                               Entrée de la chapelle du château

 

Entrée de la chapelle du chateau du Barroux.

 

         *André Vaysson de Pradenne : Préhistorien français né en 1888, mort en 1939. Il s’installe dans le Vaucluse et s’implique dans la vie locale. Il fut maire de Murs durant quatre mandats et conseiller général du canton de Gordes. Le Château est restée la proprièté des successeurs de la famille Vaysson de Pradenne.   

       

N.D La Brune, Patronne du Barroux

                                                                                                     

  vierge du Barroux. N.D La Brune

 

 Oratoire dernièrement restauré par Monsieur Robert D'aigremond

 

 Oratoire à la Vierge Noire du Barroux restauré par Monsieur D'aigremond.

 

 Oratoire restauré par Monsieur D'aigremond

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      Parallélement à notre exposition, deux artistes polonaises présentaient nombre de leurs oeuvres originales.

 

          Maria Gostilla-Pachucka proposait son travail de tapisserie et une quantité d'aquarelles finement exécutées. Maria est professeur d'art et de piano à Varsovie. Parlant un bon Français et plusieurs langues Européennes, elle fut à plusieurs reprises l'ambassadrice de ma peinture auprés de touristes étrangers.

           Belle rencontre que celle de ce mois de juillet au Barroux où il nous fut permis d'échanger sur nombre de sujets, sur la vie.

Merci Maria. Tous mes voeux de succés pour vos prochaines expositions.

 

                                                                                                                                                   Photos peintures exposées aux Barroux 005

 

Tapisseries de Maria

 

                                 Photos peintures exposées aux Barroux 006

 

 

 Aquarelles de Maria

 

 Photos peintures exposées aux Barroux 010

 

 

 Photos peintures exposées aux Barroux 011

 

 

            Marianna Urbaalsska présentait au public des sujets pour décorer les crêches de Noël ainsi que des napperons faits au crochet. Des chapelets montés à partir de perles multicolores venaient compléter un travail réalisé dans la minutie.

 

 

 Photos peintures exposées aux Barroux 009

 

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 13:23

La crèche de Noël

 

 Rappel sommaire de son histoire.

 

 

Crèche de St Saturnin les Avignon 014-copie-1 

                                                          

Détail de la crèche de Saint Saturnin lès Avignon.

 

               Selon l'Evangile et selon Saint Luc, Jésus est né dans une étable. L’endroit où il a été déposé à sa naissance et qui lui a servi de berceau est désigné par le mot de mangeoire, ‘’cripia’’ en latin, dont découlera l'appellation crèche .

         minicrecheani   La plus ancienne trace représentant la nativité remonte au VI siècle. Elle a été découverte sous la forme d’une peinture murale dans une habitation des catacombes de Rome. C’est au VI siècle également qu'a été arrêtée au 25 décembre la  date de la  naissance de Jésus. Rappelons toutefois que cette précision est toujours contestée. 

 

 Crèche de St Saturnin les Avignon 013

 

Fragment de la crèche de Saint Saturnin les Avignon.

 

 

            Dans les premières crèches ne figuraient que l’enfant Jésus, Marie, Joseph, les trois Rois Mages, le berger, l’âne et le bœuf.

 

 santons-creche3

 

       Au début des années 1700, discrètement, les crèches apparaissent dans les églises. Les sujets sont faits à partir de chiffons. Pour les paroisses les plus riches, des statuts plus où moins grandes font offices de personnages bibliques 

         Mais avant celà, en 1223, il appartiendrait à Saint François d’Assise d’avoir organisé une crèche vivante. Elle était animée par des hommes et des animaux pris parmi les populations voisines. C’est dans une étable et non dans un édifice religieux qu’aurait été célébrée ce qui fut sans doute la première messe de minuit. 

 

 sainte%20famille

                                                                                              

  313801_2.jpg

 

Crèches vivantes. 

 

          En 1775, à Marseille, une grande crèche montée par un certain Laurent fait l’objet de la curiosité de ses visiteurs. Constituée de mannequins articulés, peuplé d’animaux exotiques, son créateur y osa mille fantaisies. Jean- Paul Clébert, écrivain de culture religieuse raconte :

       _Un carrosse s’avançait vers l’étable, le pape en descendait suivi des cardinaux. Devant eux s’agenouillait toute la Sainte Famille et le pape lui donnait la bénédiction. Pendant l’adoration des bergers un rideau se levait, dévoilant la mer sur laquelle voguait un bâtiment de guerre. Une salve d’artillerie saluait l’enfant Jésus qui, réveillé en sursaut, …….( on le serait à moins ) ouvrait les yeux, tressaillait et agitait les bras.

            Seul un marseillais pouvait, pour la circonstance, imaginer un tel scénario !

 

Vues partielles de la Crèche de Saint Saturnin les Avignon.

 

      Crèche de St Saturnin les Avignon 018                          Crèche de St Saturnin les Avignon 017

                                                  

          Pour l’histoire, notons que les crèches furent interdites sur notre territoire pendant la période que dura la révolution. Ce qui en fit fleurir dans les caves et autres lieux qui se voulaient cachés                                                               

      La crèche telle que nous la voyons aujourd’hui dans les maisons est née en Provence au XVIII siècle à travers les Jésuites qui en répandirent la tradition. Elle est le fruit d’un santonnier de la région d’Aubagne du nom de Jean Louis Lagnel qui créa à partir de la terre d’argile les figurines symbolisant les acteurs gravitant autour de la naissance de l’enfant Jésus.   

 

Plus modestement: Vue partielle de notre crèche familiale.

 

 Crèche de St Saturnin les Avignon 007

 

 

       La crèche se reconstruit chaque année à la veille de Noël dans les chaumières de toute l’Europe et bien ailleurs encore. Elle reste dans les foyers, et pour certains au-delà de toute pratique religieuse, une tradition qui se perpétue dans les populations d’origines Chrétiennes.

        La représentation de la crèche telle que nous la voyons aujourd’hui est le fruit de l’imagination et du sens créatif des santonniers qui en agrandissent régulièrement son image par l’extension des scènes et de ses personnages.

 

Autres détails de la crèche de Saint Saturnin les Avignon.

                                                                                                       

 Crèche de St Saturnin les Avignon 016

 

              Crèche de St Saturnin les Avignon 015

 

                       Saint Saturnin les Avignon est un village du Vaucluse qui se trouve à une dizaine de kilomètres de la citée des papes. La crèche est construite dans l'église. Elle s'étend sur une surface que j'évalue à plus de trente mètres carrés. Elle est animée en partie par des automates aux gestes d'une grande précision. Elle figure parmi les plus belles de la région.

 

 

                  Merci à Google pour les informations qui m'ont permis de rédiger en partie le texte que je vous livre..

 

 

 

 

 

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 18:34

                         Article en cours de ''réinstallation"    

                          numerisation0004.jpg

 

          Quand l’escalade s’apparente à un art.

 

            Patrick Edlinger est né le 15 juin 1960. Il grimpait depuis l’âge de huit ans où avec son père, passionné de montagne, il taquinait le rocher avec un talent déjà prometteur. A dix sept ans, il quitte l’école et c’est sac au dos qu’il s’en va de chez ses parents pour se consacrer entièrement à l’escalade. En rupture, non pas avec sa famille qui le soutient, mais avec un monde dans lequel il dit ne pas être en communion, il part alors dans une aventure qu’il veut faire sienne.

 

 Regard

 

          _Je voulais rompre avec une société trop injuste à mes yeux. À partir de ce choix, j’ai eu la chance de jouir d’une liberté totale, dans un cadre construit sur les bases de mon idéal. Je passais mon temps à grimper sans rechercher la difficulté, seulement pour me dépenser et faire des voies dans le meilleur des styles possibles.  Cependant, car souvent seul, j’ai été contraint à faire des voies en solo intégral. Ecole de la maîtise de soi, où la limite de son l'engagement face à la difficulté ne doit pas dépasser les frontières de sa peur au regard du risque.    

               

                Exercice en arête

 

          En vérité, c’est là qu’était ma quête. Au fil de mes expériences, je me suis découvert le besoin d’affronter ainsi les limites. Mes limites. Celui qui ne connaît pas ce sentiment ignore les signaux qui lui permettent d’identifier le danger. La peur est une nécessité absolue. C’est elle qui éveille en nous le seuil au-delà duquel le contrôle sur soi échappe à notre éveil. Le risque que l’on encours alors, est de perdre la maîtrise prudente et sensée de son comportement.

                                          Fin de citation.                                                          

 

 

En solo

 

 

        La répétition de ses mouvements avait pour objectif d'en approcher la perfection. Le geste se voulait pur. Son acquisition devait être accomplie sans hésitation et avec sang-froid. Ses exercices d'assouplissements allant jusqu'au grand écart facial, lui octroyaient des possibilités en falaises que peu, voire aucun de ses concurrents ne possédaient avec autant d’efficacité et de grâce que lui. Travailleur infatigable, son plaisir n'avait de goût qu'au terme du sans faute dans la conduite de ses enchaînements, dont la gestuelle se devait d'être parfaitement fluide.

      Séance d'étirements

 

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L'escalade qui se pratique en haute montagne

 

 

  Divers-blog 0219

 

           Certes, Patrick Edlinger n’a pas inventé l’escalade. Bien avant lui, des hommes ont eu envie de se confronter à la montagne, aux falaises, à leur verticalité, à tous les défis qu’elles posent à quiconque veut les dominer par sa seule force musculaire et mentale.  

  

          Pour schématiser, l’on peut dire qu’avant lui et dans ce type de challenge, l’homme ne cherchait pas à s’appliquer face aux obstacles. Son but avant toute autre considération était de pouvoir les surmonter. 

 

sommets des pyrenees couv

 

     Patrick Edlinger fut le premier à vouloir donner une autre vision de l’exploit en y ajoutant une dimension esthétique. Il avait l’art de savoir jouer avec les difficultés en donnant l'impression de pouvoir les effacer sous ses doigts, alors que ses jambes orchestraient les pas d'une chorégraphie suréaliste.  Il se servait des écueils naturels de la paroi comme éléments, comme matériel pour en faire les alliés de sa progression. Patrick Edlinger dansait sur la paroi, sa facon de grimper devenait alors un fabuleux spectacle. 

 

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  Exercices d'assouplissement de Patrick Edlinger avant l'attaque d'une voie  d'escalade

 

 Exercice de traversée

 

           Rompu à un entraînement de sportif de haut niveau, doué d’un parfait contrôle de ses perceptions, sa précision dans la lecture du rocher ont fait de lui le grimpeur d’exception qu’il fut, et restera sans doute pour toujours.   

  

         Pour l’anecdote et l'originalité de la démarche, je veux évoquer un exemple de sa pugnacité à vouloir obtenir le meilleur, non par comparaison à un autre, mais pour lui-même. Surpris par une posture que réalisait l’un de ses amis, lequel grâce à l’un de ses seuls doigts majeurs arrivait à tirer son corps vers le haut pour atteindre une prise, Patick s’entraina comme un forcené pour enfin arriver à faire des tractions de son corps, seulement suspendu par l’un de ses auriculaires ! 

          La pureté de sa gestuelle et une efficacité, qui chez lui paraissait naturelle, lui ont permis d’élever sa pratique de l’escalade au plus haut niveau mondial. Il en a par son originalité, tant de sa personne que de celle de son style, radicalement révolutionné l’exercice, qui dès lors et de fait, se détacha de celui de la montagne.

 

A la lecture du rocher

 

            Au tout début des années 1980, Jean-Paul Janssen, caméraman de renom, producteur de documents spécialisés, entend parler d'un grimpeur au style spectaculaire. Egalement dans sa façon d'être. Janssen s'invite alors, caméra au poing, sur l'un des sites où s'entaîne Edlinger. Il est médusé de voir ce garcon jouer avec les obstacles sur une paroi verticale, alors qu'il est sans assurance, sans corde de vie à plusieurs dizaines de mètres du sol. Redescendu, Edlinger est invité à visionner les quelques prises discrétement filmées par son observateur qui lui demande s'il pourrait ''refaire''ça dans une situation de tournage convenu !

    _Oui, je le peux, et autant de fois que tu le jugeras nécessaire. À la condition toutefois, que nous soyons d'accord sur ce que je veux que tu montres de l'escalade. D'autre part, je veux être partie prenante du choix des canaux qui diffuseront le document.

      Suite à cette rencontre, une riche collaboration va naître entre ces deux sujets hors du commun. En effet, jusqu'au décès de Janssen, une amitié indéfectible unira les deux hommes.

      La médiatisation générée par la diffusion de ce premier document montrant l'escalde de Patrick Edlinger filmée par Janssen suscite le fulgurant départ d'une pratique nouvelle dans le domaine du sport en falaises, en blocs, et plus largement dans celui d'aborder la haute montagne. Dés lors, l'équipement sécurisé des sites va en  favoriser l'apprentissage des primo-débuttants. La jeunesse découvre cette pratique de plein air et va en devenir rapidement adepte.

        Chacun, à partir du modèle que représente Patrick Edlinger et en fonction de leurs aptitudes propres, jeunes et moins jeunes se mettent à travailler l'aspect technique de l'activité. Rapidement, cette pratique amène des milliers d'adhérents au sein des clubs d'escalades, des clubs alpins, conduit à la formation de moniteurs professionnels, à la fabrique du matériel spécifique à la grimpe, aux tenues vestimentaires appropriées etc....

     Cette nouvelle pratique, plus facile d'accès que la haute montagne par la proximité des nombreux reliefs répartis sur le territoire, va populariser une discipline sportive jusqu'alors réservée à l'élite. Garçons et filles, pratiquement sur un même pied d'égalité au niveau des performances se mirent à rivaliser dans des progressions surprenantes.

 

  En ligne droite

 

       Une mode venait de naître attirant vers le rocher une jeunesse en proie à des sensations qu’elle  découvrait au fil des aprentissages permettant d'accéder à l'aspect technique de l'activité. Cette nouvelle pratique, plus facile d’accès par la proximité des nombreux reliefs répartis sur le territoire et techniquement différente de celle adoptée en haute montagne, popularisa une forme de sport réservé jusqu’alors à une élite.

 

 Dans les Dentelles de Montmirail 

 

                        J’ai pu, à cette époque percevoir cet engouement sur les dentelles de Montmirail, sur les falaise d’Orgon et de Cavaillon pour ne citer que les endroits les plus facilement abordables au départ d’Avignon. Une flopée de tenues multicolores s’agitaient alors sur les voies dès les beaux jours arrivés. A la musicalité curieuse des mousquetons qui se clippaient sur les plaquettes, spits et autres pitons d’assurance, l’on pouvait suivre la progression du grimpeur de la voie parallèle à la sienne. Voir même se conseiller et s’encourager mutuellement.

 

 Dans les Dentelles de Montmirail

 

 

       Garçons et filles, disciples d’Edlinger s’appliquaient dans un esprit à la fois réfléchi et convivial à imiter certains mouvements du maître. Parents et enfants faisaient cordées ensemble. Ce fut le cas pour mon fils et moi où dans ce cadre nous nous sommes découverts dans un tout autre rapport à l’autre. Dans une relation de vigilance, d’attention particulière pour un exercice qui se doit d’être appliqué avec le plus grand sérieux. La confiance, qui reste l’un des mots clés se pratique là à tous les instants et dans une dimension évidente et palpable. L’escalade contient en elle toute une panoplie d’émotions liées au fait de se savoir à la fois dépendant et partenaire de son équipier, complice et associé à la verticalité de ce terrain de jeu que représente la paroi.

 

 Edlinger-voie-vertical

 

           L’esprit habité d’une philosophie  distincte des grimpeurs de sa génération, il fut la victime de multiples rivalités. Compétiteur à part des autres, Patrick Edlinger figure toutefois au palmarès de plusieurs rencontres internationales.

       Par son caractère, sa façon de voir et de pratiquer l’escalade, il se trouva marginalisé par des adversaires trop flamboyants à ses yeux.  Certains de ses rivaux devinrent alors de sévères détracteurs.

 

En réflexion

 

         Homme discret, réalisant ses prousses sans avoir nécessairement besoin du flonflon des fanfares, il trouva sur son chemin des personnes attaquant ses méthodes et allant jusqu'à railler sur ses prétendues performances 

 

 patrick-edlinger-180x300

 

En bleu, Berhault à l'assurance

  

         Dans les années 1980, en solitaire ou avec Patrick Berhault, il réalisa des ouvertures, des premières en cotations 8 et au delà  qui lui furent contestées par ses pairs. Blessé par ce qu’il vivait comme étant de la calomnie, il participa alors à plusieurs rencontres réunissant les pratiquants du plus haut niveau mondial ayant adhéré à ce type de confrontation. Je note là que parmi les grands champions du moment, certains rentrèrent dans une dissidence de principe.

           C’est à Bardonecchia en Italie puis à Snowbirs aux Etats-Unis, que Patrick Edlinger rétablit les vérités qui avaient été mises en doute, par ‘’le gang des parisiens’’ en particulier, en remportant la compétition devant ces mêmes contradicteurs.

        Aux dires des commentateurs spécialistes sur place, Edlinger, enrichi que l’orgueil d’un homme blessé dans son amour propre peut transfigurer, fit une démonstration d’une escalade dont lui seul su en dénouer les pièges avec efficacité et une classe dont il ne se démentit pas.

 

 Patrick-Edlinger.jpg

 

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          Suite à son accident en 1995, Patrick Edlinger ne faisait plus de compétition. Il grimpait pour lui, pour l’amour du vide et sans doute aussi par besoin de se prouver qu’il continuait à exister.

 

Jean Paul Janssen - Brazil 1970l

Jean-Paul Janssen

 

Auparavant il fut fortement et doublement éprouvé par la mort de son ami Jean-Paul Janssen puis par celle de Patrick Berhault. Homme à la fois fort et sensible, il disait ne s’être jamais vraiment retrouvé suite à ces deuils. 

 

Hommage-PB-CD4-013-Andr-Rocchia.jpg

Patrick Berhaut

 

       Selon l’écrivain Jean Michel Asselin, Edlinger souffrait depuis d’un mal intérieur. Il s’était confié à l’auteur qui travaille sur une biographie du grimpeur

 

 Exercice en bloc

 

       _Tu sais, je suis seul à pouvoir trouver une solution. C’est le plus dur des combats que j’ai jamais mené. Je suis comme dans un solo impossible, mais je vais m’en sortir.

           Le sort en a décidé autrement.

 

          Aujourd’hui, l’artiste s’en est allé laissant derrière lui une foule d’images, de souvenirs et de sentiments mêlés.

 

          Les images sont nombreuses. Je veux retenir de lui sa grimpe fluide et déliée. Il était sur la paroi tel un danseur avec sa partenaire s’appliquant à réaliser sa plus belle figure. Celui, qui effleurant avec délicatesse le rocher allait saisir sa prise dans un geste précis et léger. Il progressait alors dans une chorégraphie digne des meilleurs ballets modernes.

         Catherine Destivelle, grande parmi les grandes du milieu de la grimpe et de la montagne vient de dire de Patrick Edlinger :

_ Pas un grimpeur n’a égalé sa façon de faire. Sa gestuelle était magnifique. Il était comme un lézard sur la roche.

 

           __________________________________________________________________________

 

                             Bien que ne l’ayant jamais rencontré, sa conception de la liberté, comme celle d’aborder les espaces et la nature allaient dans un sens qui me plaisait.

        Les génies, et il en était un exemple incarné, ne peuvent pas être par définition des personnes ordinaires. D’après ce que j’ai pu apprendre de lui en glanant des informations sur différents médias, il était en effet un homme singulier, au sens d’étonnamment unique.

       Outre ses performances et son style, j’aimais son côté marginal et l’originalité de son look.

 

 En action

 

              Je vous salue Patrick Edlinger. Comme il se doit d’un homme qui fut un modèle dans le domaine de l’élégance et de la simplicité.

       Soyez assuré de la reconnaissance des milliers et des milliers d’humbles grimpeurs à qui vous avez donné l’envie et la possibilité d'aller, à leur niveau, côtoyer la demeure des Anges. 

 

 Edlinger

 

     En hommage pour tout ce que vous avez apporté à la jeunesse d’une époque et aux moins jeunes comme moi, nous qui n'avons jamais douté  de votre éthique, ni de vos performances, nos affectueuses pensées vous accompagnent............. 

 

          -Récit rédigé à partir de l’expression de sentiments personnels.

 

       -D’informations glanées sur le net, de l’écoute d’un interview de Jean Michel Asselin et de la lecture de ‘’ Grimper’’ de Alain Ferrand, de Jean François Lemoine et de Patrick Edlinger, aux Editions Arthaud

     

Les photos sont tirées du net et du livre ’’Grimper’’

 

Grimper edlinger

 

 

 

 

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Published by Marcel Tauleigne - dans Nouvelles
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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 17:29

                                                       

                                                       Le temps des souvenirs 

 

                                          Il a été mon premier ami. Mon premier camarade dois-je rectifier. Car du temps dont je vais parler, ami ne s’employait pas pour décrire une relation entre gamins ou entre adolescents comme cela fut le cas pour ces deux étapes de notre vie.

 

 

                       Marcel et moi au conseil de révision.

 

         Le qualificatif d’ami était réservé aux grandes personnes, leur statut les rendant propriétaire d'un vocabulaire qui ne se partageait pas  avec les enfants. Je vais donc m’appliquer à parler de notre camaraderie et des  liens qui nous ont fait complices durant notre jeunesse.

       Je vais joindre à mon propos le cadre et les traits de l’environnement qui nous ont vu grandir.

        Nous sommes à la fin des années 40 et la guerre, quoique terminée a du mal à se faire oublier tant la vie reste difficile pour grand nombre de gens. En conséquence, rien de ce que nous avons été amené à partager ne peut être comparé aux activités qui réunissent les garçons d’aujourd’hui.

         Nos occupations de loisirs se limitaient à nous construire des jouets. En particulier des chariots en bois montés sur de gros roulements à billes provenant des casses automobiles spécialisées dans le gros matériel. Dans ce registre Marcel était le mécanicien de notre association dont mon jeune frère était membre. J’en étais le concepteur pour l’ossature et le charronnage de la carrosserie. Dans un second temps, grâce à notre premier vélo acquis d’occasion, le champ de nos distractions s’est étendu à faire des balades. Il nous permit entre autre de sortir des frontières de notre quartier pour aller à la rencontre de certains de nos copains respectifs.

      Dans le cadre de nos activités extra-scolaires nous avions à cœur, et bien que cela nous soit parfois demandé par nos parents, de participer à l’amélioration de l’ordinaire en nous occupant du potager, à faire du bois pour   la cuisinière ou en allant aux anguilles par exemple. Elles étaient nombreuses dans l’eau de résurgence des canaux que la Durance voisine approvisionnait grâce au phénomène de filtration naturelle.  Longeant la voie de chemin de fer toute proche de chez nous, ils ont été le terrain de soirées aux souvenirs les plus divers. Franche rigolade que cette pêche dite au ‘’ soucsè’’ ( à la sucée ), qui consistait à tremper un paquet de lombrics assemblés sans hameçon et sur lequel le poisson goulu venait mordre. La délicatesse de l’exercice consistait à le sortir de l’eau sans faire de secousse. La seconde opération nous amenait à devoir le positionner  au dessus d’un parapluie ouvert et posé sur la berge. Extrait de son milieu naturel, l’animal s’empressait alors de lâcher prise et chutait dans le pépin où il restait prisonnier….quand tout se passait comme nous l’espérions. Les hourras de satisfaction alternaient avec notre chapelet de gros mots alors que l'anguille retombait avant  son arrivée au dessus du piège qui lui était tendu.

       Quant à nos aspirations et nos projections sur l’avenir, nous les savions limitées à devoir gagner notre vie le plus rapidement possible et ainsi pouvoir entrer dans le monde des grands.

       A l’époque pas d’ambitions démesurées. Nos parents étaient là pour nous rappeler où était notre place. Nous devions entendre et  nous contenter du sort et de leur condition, que personnellement par rébellion je refusais !!!. Sans doute par opposition aux directives qui nous étaient régulièrement  rappelées,   sans toutefois pouvoir en décrire les contours, nous savions Marcel et moi vouloir nous construire une vie autre que celle que nous imposait le moment présent.

     Les propos que nous échangions sur le sujet, au même titre que les souhaits que nous formulions paraîtraient infantiles et désuets au regard de ce qui aujourd’hui fait le contenu du discours des jeunes collégiens. Nos projets restaient modestes mais le seul espoir d’en caresser l’aboutissement nous remplissait déjà d’espérance.

 

                             ___________________________

 

 

                                 Marcel et moi portions le même prénom. Nous étions voisins de ce secteur situé sur la commune de Barbentane qui aujourd’hui encore reste à certains égards ce qu'il était en tout début 1950. Le passage d’une grande voie de circulation a bien causé la destruction de deux maisons voisines des nôtres, mais à chacun de mes retours, aujourd’hui encore, j’y retrouve une ambiance proche de celle que j’y ai connue autrefois. Il était habité par des propriétaires maraîchers et des ouvriers agricoles pour sa majorité. Le père de Marcel était l’une des exceptions. Il était cheminot.

      Si beaucoup de points communs peuvent expliquer notre rapprochement, un âge identique et un père  Ardèchois comme le mien par exemple, il en est un qui aurait pu nous diviser. En effet, j’étais à la laïque et lui à l’école privée du village. Autrement dit pour l’époque et comme cela se disait pour en marquer fortement la différence: Il était à l’école du curé et moi à celle des rouges.

      Ici mon propos n’est pas de vouloir m’étendre sur le sujet, mais de rappeler que l’appartenance à l’une ou l’autre des institutions marquait, dans les campagnes en particulier, une frontière difficile à franchir pour d’éventuelles fréquentations entre enfants d’un même voisinage et même au delà.

       Bien qu’apparaissant naturelle compte tenu de la proximité de nos maisons et du manque de garçons de notre  âge habitant les alentours, la rencontre avec Marcel a mis du temps à s'installer.

      Comme la plupart des gamins de cette époque nous allions à l’école à pied. Dans une ignorance qui se voulait sans doute de principe, de façade, il nous arrivait parfois de marcher à quelques dizaines de mètres d’intervalle sans faire cas à l’autre. Par timidité sans doute, par méfiance peut être, dans un premier temps aucun d’entre nous n’a vraiment cherché à créer la rencontre. Puis, petit à petit, dans une hésitation qui finit par faire place au désir de se connaître, celui qui apercevait l’autre le suivre ralentissait pour que la jonction s’opère..... comme par hasard.

        A partir de ce jour, sans que jamais une ombre ne vienne en ternir son déroulement, nous avons traversé ensemble, comme deux frères, les étapes d'une ascension qui nous a conduit à notre vie d'adulte. 

       Nous étions visiblement tous les deux dans cette attente, dans ce besoin d’être reconnu digne d’un intérêt de la part de l'autre. A partir de ce jour et afin  de ne pas se rater, se mit en place le premier de nos pactes qui consistait à ce que je me manifeste en sifflant à mon passage devant chez lui.

       Ce qui venait de naître se révéla majeur pour moi et Marcel ne me démentirait pas sur le sujet tellement notre amitié fut complémentaire au regard de nos personnalités respectives . L'entente qui suivra en force le témoignage. Au fil des jours nous découvrions mutuellement ce qu'apporte le privilège d'avoir pour soi un interlocuteur  disposé à tout écouter de vous. D'avoir quelqu'un qui vous manifeste de la compassion quand les choses ne vont pas.

      Marcel était plus grand que moi, bien plus costaud également. Il était réservé et timide alors que par sa corpulence il en imposait naturellement aux autres. Je l’enviais de savoir que son statut le protégeait des moqueries dont les gringalets de mon genre payaient un tribut fort désagréable. Si par malheur un grand vous avait dans le pif ou en voulait à vos billes, à la sortie de l'école il vous en coûtait quelques bousculades ou frictions d’oreilles vous amenant à rendre les armes pour ne pas aggraver votre cas.

       Ceux là même qui dans un passé proche me causaient des soucis changèrent de cibles dès qu'ils me virent régulièrement en compagnie de mon copain. A partir de ce jour, et sans qu'il ait eu à proférer de menace à l'encontre de mes chercheurs d'histoires, je trouva en lui une assurance anti-taquineries !!!.     

         Certes il n’y avait pas la même violence qu’aujourd’hui, mais la loi du plus fort régnait malgré les leçons de morale qui signaient le premier devoir du matin à inscrire sur son cahier. Pour mémoire à l’adresse de celles et ceux issus des nouvelles générations, la frise décorative venait en clore la dernière page du jour.

      Le matin, le temps nous pressait de peur d’arriver en retard en classe. A l'entrée du village qui marquait le terme de notre séparation, après s’être chaleureusement salué chacun prenait la direction de son école. En revanche le retour du soir laissait souvent place au plaisir de flâner, au temps de discussions interminables et qui souvent partaient dans tous les sens. L’intérêt que nous y trouvions résidait ailleurs. Elles nous faisaient exister. Elles nous rendaient intéressants dans un monde où les petits, une fois rentrés chez eux demeuraient cantonnés à devoir rester des enfants. Ils n’avaient en effet que rarement la parole pour participer à ce qui faisait la vie des adultes.

     A 14 ans arriva l’âge du certificat d'études primaires, qui sonnait pour l'époque et particulièrement  pour les fils d'ouvriers  la fin d'une scolarité classique. Sans transition entre l’enfance et l’âge des premières responsabilités, chacun pris alors la route qui lui fut dictée. Le choix, dans la plupart des cas répondait davantage à de l’obéissance que l’on devait à ses parents qu'à un réel souhait émanant de sa personne. Marcel devint apprenti charcutier et moi élève dans un centre d’apprentissage pour être menuisier.

       Nos activités instruites sur des lieux différents nous isolaient les jours de la semaine. Chacun s’enrichissait de ses expériences. Lui, au contact des ouvriers d’âge mur s’est mis à tenir un discours dont je me sentais en décalage. Il grandissait plus rapidement que moi, le monde qui le baignait l’amenait à comprendre une réalité qui pour moi restait encore théorique.

        Nous restions malgré cela les meilleurs copains qui soit. Lui fier de commencer à gagner un peu d’argent et moi de découvrir la ville. En particulier celle que me décrivait les grands de troisième année, celle des rues borgnes. C’est en empruntant un chemin détourné pour aller prendre la micheline qui me ramenait à la maison tous les soirs, que je traversais pour la première fois l’une de ces calades. Pas forcément fier d’ailleurs, car le regard de ces femmes plantureuses pour la plupart me faisait baisser les yeux. Mais dès lors je pouvais en parler à Marcel. Je les avais vues !!!

      Aux beaux jours, c'est perchés sur deux des branches qui se faisaient face du figuier planté au bout du jardin de ma maison que nous nous racontions notre semaine. La hauteur de l’arbre nous paraissant mettre toute écoute indiscrète hors de la portée d’oreilles curieuses, nous échangions nos secrets. Installés là pendant de longs moments, nous nous laissions aller à des confidences. De celles qui nourrissaient nos idéaux, nos fantasmes quant à l’espoir de pouvoir enfin embrasser celle qui faisait l’objet de nos émois.

      Pour nos premiers bons de sorties accordés au compte gouttes par la maman de Marcel en ce qui le concernait et moi par mon père, le dimanche nous allions assister à la projection d’un film dans la salle paroissiale de Rognonas. Le curé d’alors se mutait en gardien de la moralité de ses jeunes ouailles en surveillant les rapprochements entre garçons et filles.

       Dés la lumière éteinte, si un siège se repliait furtivement il était supposé faire l’objet d’un déplacement coupable. L’éclair de sa lampe torche cherchait alors à surprendre le gredin en venant survoler la zone suspecte.

      Certes, il pouvait tolérer que nous ayons une fille assise à nos côtés. A la condition toutefois d’être connu comme étant respectable. Il y avait pour cela, lors de son inspection des lieux et avant que ne débute la séance, des engagements à tenir au risque de se faire sortir du cinéma. Quand le privilège d’avoir son élue à ses cotés vous était accordé, toute manifestation d’inclinaison tendancieuse en vue d’échanger un baiser vous mettait en situation de pécheur. Ce bon curé arrivait sur vous comme un boulet pour vous rappeler à une tenue digne de sa confiance !!!!.

     Le curé, il nous arrivait tout de même de le feinter grâce à la complicité de l’un d’entre nous qui à tour de rôle s’improvisait alors en guetteur. Il surveillait les va et vient incessants qu'il faisait dans l’allée centrale et son éloignement était discrètement signalé par un signe de la tête. L’autre stratégie consistait à se placer en fond de salle ou près de l’écran. Le milieu, de toute évidence n’assurait pas le minimum de sécurité pour la mise en œuvre de la démarche considérée coupable !!!!

       Parler de Marcel, de nous, parler de l’époque où l’on s’éveillait à des émois naturels pour notre âge m'entraîne vers des pensées déjà lointaines, mais dont le souvenir me reste intact. Il s’agissait là d’un autre monde dont les conduites sont devenues vieillottes au regard de celles d’aujourd’hui ouvertes à une approche de la vie d’adulte avant que ne soit terminée l’enfance. Avant même qu’une mise en garde contre des risques destructeurs soit comprise et intégrée comme gage de survie !!!!.

       Ma réflexion ne vaut que pour ce que je pense et ne veut pas prôner un retour en arrière. Elle veut faire part d’un constat qui ne se veut ni moraliste, ni censeur. Elle veut témoigner de mon interrogation quant à l’importance de certaines étapes que nous avons eu plaisir à découvrir.

        1956 : L’année commence mal, un froid sibérien paralyse la région. Le thermomètre descend sous les moins vingt degrés. La circulation est rendue impossible pour tout véhicule à cause d’une épaisse couche de glace sur la chaussée. L’aspect positif de cette situation fait nous retrouver à aller à pied au travail comme au bon vieux temps de l'école. C’était en direction de l’atelier de boucherie pour Marcel et pour moi vers celle de l’une des menuiseries du village. Nos horaires ne concordaient pas toujours, mais chacun faisait en sorte d'obtenir de son patron un arrangement allant dans le sens d'une prise commune de service.  L'époque et les conditions du moment rendaient le dialogue ouvert.  La proximité et la compréhension que nous avions avec notre hiérarchie aidant en cela. 

        Nos retrouvailles étaient un vrai moment de bonheur. Durant l’espace temps qui séparait nos entrevues il n’y avait pas eu de coup de téléphone....  et pour cause. Ni sa famille, ni la mienne ne possédait encore cet outil trop moderne pour nous.

           Cette absence de communication générait une exigence, un besoin de rencontres qui venaient nous rassurer mutuellement quant à notre fidèle  camaraderie Telle une assurance, elles témoignaient de notre attachement. Bien que ne s’étant jamais fait de serment comme dans certaines histoires, nous éprouvions sans nous l’avouer, par pudeur, le besoin de nous rassurer sur la solidité de notre estime.

        Marcel vient d’avoir sa Mobylette et cela en fait un riche à mes yeux. Il n’y a pas de jalousie dans mes pensées mais j’avoue envier son sort. Il faut dire qu’il travaille déjà depuis 3 ans alors que je viens tout juste d’être embauché dans un atelier de Rognonas et que je n'ai aucune économie.

       A partir de son acquisition, si c’est à vélo que je partais de la maison pour ce qui était la sortie récréative de la semaine, rapidement je le planquais derrière une haie de cyprès et Marcel me ‘’trinquait’’ pour la suite sur le porte bagages de son cyclomoteur.

       Fini le cinéma de Rognonas, dorénavant Chateaurenard devint le lieu de notre rendez-vous de fin de semaine. Sur un écran panoramique les films avaient une autre dimension. Les scènes considérées par le curé comme étant sulfureuses ici ne sont pas coupées. Les atouts avantageux de Rita Haworth nous sont dévoilés sans faire scandale. Au même titre que l’on peut y voir les scènes d’un guide initiatique pour les débutants que nous étions en matière d’aventures galantes.

       1957. Sans pour autant nous séparer, chacun voit sa vie prendre forme dans un engagement et sur des chemins devenant plus personnels. Nos rapports ont pris une dimension montrant notre installation dans une démarche d’adulte. Les liens sont d’une autre nature. Ils restent forts.

        C’est l’année du fameux conseil de révision et de la visite particulière que doivent subir les conscrits appelés à devenir de futurs soldats. Nus comme des vers et comme à la parade, nous sommes tenus ce jour là de défiler en groupe devant un panel d’officiers bardés de décorations afin ……qu’ils soient assurés que nous portons bien les attributs du genre masculin. Humiliation collective d’une jeunesse encore éduquée dans une pudeur qui rend coupable la nudité et que l’on amène à devoir s’exhiber publiquement. Arrivé au bout de la grande table où siège le médecin major, Un Bon pour le service armé vous est hurlé aux oreilles comme une reconnaissance dont il nous est demandé d’être fier !!!!.

      Marcel et moi furent du lot des reconnus aptes, ce qui nous conduira quelques mois plus tard à prendre le bateau pour l’Algérie.

        Avant cela, la vie de Marcel s’illumina d‘une couleur dont il ne se démit plus. J’évoque là sa rencontre avec Janine.

         Changement de direction. Le dimanche ce n’est plus Chateaurenard qui attire Marcel mais le village de Graveson dont le cinéma soit dit en passant faisait ringard en comparaison de celui qu’il me demandait de quitter. Je compris rapidement le choix de Graveson et son prétexte: Marcel était amoureux.

       C’est ainsi et pour un engagement de couple qui ne se démentit plus, que nos sorties du dimanche se firent séparément, n’ayant pour ma part pas réussi à séduire une fille du pays.

                          ________________________________

 

 

                                            Le temps que chacun d’entre nous a consacré à sa vie de famille et à sa vie professionnelle nous a éloigné de celui que nous nous accordions, mais il n’a en rien effacé son souvenir. Ce que je nomme fièrement aujourd’hui notre amitié n’a jamais été gommée par celles qui sont venues par la suite enrichir ma vie, qui Dieu merci restent nombreuses. Cependant la notre reste différente par la place qu’elle occupe. En effet elle fut la première. Celle qui me fit découvrir le bonheur d’un partage qui reste unique dans ce qu’il porte de générosité et d’attachement.

           L’amitié, celle digne du nom est un sentiment qui ne meurt pas. Si les circonstances de la vie l’amènent parfois à se mettre en veilleuse, à discrètement se retirer au fond de chacun d’entre nous, il en reste en nous l'essentiel de son souvenir.  Celle qui fut la notre y a toujours eu sa place et je le sais pour ce qui te concerne. Il m’a été dit que tu ne manquais pas de la remémorer à chaque occasion qui t’était donnée de le faire. Moi qui retourne régulièrement dans le quartier, je passe devant ce qui fut ta maison et mon regard n’a jamais dérogé au plaisir de savoir quelle fut la tienne.

         L’amitié ne meurt pas au point d’éprouver le fort besoin de parler aujourd’hui de la notre que ton départ vers le grand sommeil remet en surface.

         -Parler de toi, où malgré notre parité d’âge tu te comportais vis à vis de moi comme un grand frère ne s'oublie pas.

        -Parler et écrire sur ce temps me permet de mettre en lumière ta disponibilité à mon égard et ton esprit de générosité. Témoigner auprès des Tiens de ton comportement de camarade attentif et dévoué. Je pense en particulier à la compagnie bienveillante que tu m'as manifesté tout au long d'un problème de santé qui m'a tenu alité de nombreuses semaines. Convalescent de cette maudite maladie ramenée de mon estive en Ardèche, j'attendais le soir que tu sois rentré de l'école pour oser me lever. Tu étais le seul en qui je faisais confiance pour m'aider à remarcher car je te savais fort. Ta présence venait calmer mes craintes de tomber.  Avec toi rien de ce que je pouvais redouter ne pouvait m'arriver.

         Je me souviens de cela et de bien d'autres traits de ta personnalité qui me rendaient fier de t'avoir pour Ami.

                             __________________________

 

 

      Tu viens de prendre la voie qui se dit être celle des Éternités. Peut être y trouveras-tu un figuier sur ton chemin et une branche sur laquelle t’asseoir. Peut être me raconteras-tu ……..

      La vie continue. Cependant les circonstances qui m'amènent aujourd'hui à l'évocation de notre jeunesse porte en moi le poids de la tristesse.

      Fort heureusement elle vient également me rappeler à  ce temps de partage et de complicité. A ces  moments de bonheur que nous prenions à un quotidien pas toujours rigolo. Je veux me souvenir de cela. Me rappeler combien je reste heureux de ces années passées à t'avoir côtoyé. 

    

     Je t’embrasse Marcel avec toute l’affection que je te garde et pour toute la reconnaissance que je te dois.

                           Que nos souvenirs heureux t’accompagnent.

 

 

                                    __________________________

 

 

 

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Published by Marcel Tauleigne - dans Nouvelles
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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 21:16

 

 

Récit extrait d’un Chapitre de ’’ Lettre à Jules’’

 

                         Résumé sommaire des trois premières parties .

 

               '' Lettre à Jules" , raconte à mon petit fils ce que fut ma jeunesse. Elle résume l'opinion que j'ai de certaines valeurs et de ma conception du ''bonheur'', lesquelles, je le sais, restent propres à chacun.

 

Mon histoire avec Etienne,  présentée là comme une nouvelle, en est l'un des feuillets. 

 

    .....// .....Je vais sur mes treize ans. Nous sommes à la sortie de la deuxième guerre mondiale et comme certains enfants issus de milieux pauvres en particulier, je suis ‘’ loué’’ les trois mois des vacances scolaires d'été pour garder sur les plateaux ardéchois le petit troupeau d’une famille de paysans de montagne. Depuis plusieurs saisons déjà, à la dâte prècise du premier juillet, mon Père m’accompagnait à Chevalet dans la ferme des Chambon entre la Souche et La Croix de Bauzon.

 

                                   La Croix de Bauzon15.07.2011.

                                                                                                                                         . 

       Cette année 1951, sans qu'il m’en fut donné de raison, je suis changé de maison et c’est à La Palisse, tout près du Lac d’Issarles, que sera ma destination.

       Je découvre en arrivant chez les Bastides que la chambre dans laquelle me conduit la Victoria est meublée de deux petits lits. Sur le bureau jouxtant l’un des deux, des livres et des cahiers m’indiquent explicitement la présence d’un autre enfant.

      Rapidement je vais constater que le garçon qui m’est présenté n’est pas celui que j’attendais. Quelqu'un avec qui je pourrais jouer, courir, pouvoir avec lui garder le troupeau, grimper aux arbres, faire des cabanes. Etienne n’est pas un garçon comme les autres, il est malade. La raison de mon changement de famille trouve là son explication. Des signes qui ne me trompent pas me renvoient à l'évidence. Je sais à présent être là pour lui.

      Etienne montait de Marseille chez les Bastides depuis plusieurs années pour s’y reposer et venir y respirer un air vivifiant. Ayant  refusé à ses parents  un nouveau départ s’il n’avait pas un camarade avec lui pour ce nouveau séjour, un concours de circonstance  est venu, au pied levé,  faire de moi celui qui allait l’accompagner durant cette estive.

       Un premier contact et les quelques cènes qui s'ensuivirent vont m'entraîner, dans un premier temps, à me poser des questions sur les attentes d'Etienne. Si les débuts de la relation furent difficiles pour ce qui me concerne, rapidement se mettra en place une complicité naturelle qui va déboucher sur une amitié comme seuls les enfants s'autorisent à les vivre.

      Cette amitié va nous rendre dépendant l'un de l'autre. Si, de mon côté, Etienne m'est au fil des jours devenu  familier, indispensable dans ce monde de solitude et d'isolement, j'ai représenté sa raison d'être, la béquille grâce à laquelle il découvre une forme de liberté. De plus, ma naïveté lui amène une fraîcheur qui l'amuse.

    L'amitié et l'attachement dont il me gratifie me donnent la certitude d'être devenu quelqu'un de précieux pour lui. L'enfant que je suis, enfant en quête de reconnaissance, ne pouvait espérer meilleure rencontre......Mais....

 

       DE L’ESPOIR A LA DECHIRURE 

 

Juillet de cette année 1952 approche et comme il en a été convenu avant de nous quitter fin septembre dernier entre les Bastides et mon Père, je dois repartir pour la ferme des Renards.

Etienne avait insisté dans un discours proche de la supplique pour que je remonte dès les prochaines vacances arrivées. Loin de m’en défendre, je souhaitais cette demande. Je l’espérais comme un dû, une reconnaissance également de la part des Bastides. En trois mois, Etienne était devenu quelqu'un d'essentiel dans ma vie.

Au fil des jours, rapidement en fait, les rôles s’étaient plus ou moins inversés, je n’étais plus son serviteur. Il m’épargnait moi, le petit, son petit frère comme il s'était mis à m'appeler. Toute l'histoire liée à ma condition modeste, la simplicité de mon existence dont il connaissait les détails, tout ce que j’avais en moi de naïf, l’avaient amené à me considérer avec une attention bienveillante. Il s’amusait de mon caractère réactif, des mises en scènes théâtrales que j’apportais en réplique à ses comportements taquins.

J’avais accepté de remonter à la ferme des Renards sans contrepartie, sans discussions. Ce que voulait Etienne, il le voulait pour moi, pour lui, pour nous. Alors, quoi de mieux que l’idée de nous savoir ensemble pour l’été à venir ? Les liens que nous avions tissés ne pouvaient avoir d’autre suite logique que celle de nous retrouver.

Les neuf mois de séparation pesaient lourds d’impatience. Il nous tardait d’en rompre le silence, de nous retrouver sans avoir cette fois, ni appréhension ni a priori. Seul un bonheur que je savais partagé occupait mon esprit. Ce qui la saison précédente me fut pénible, le changement de famille, mes débuts avec Etienne, devenait, maintenant, une récompense, une invitation venant combler mes espérances.

Au long des mois et de nos de correspondances, cette amitié, notre amitié était devenue sa raison de vivre. Ses lettres enflammées en réclamaient l’exclusivité m’obligeant à lui mentir dès les courriers qui suivirent.

Etienne m’avait cruellement manqué les semaines d’après estive. Puis et sans toutefois jamais l’oublier, j’avais repris ma vie au sein de ma famille, de mon quartier, retrouvant les Robert, les Mathieu et entre autres, Yvon, le farfelu. Nos jeux, nos activités, nos promenades, nos disputes abandonnés par la force des choses au début des vacances avaient retrouvé leur rythme de croisière.

Etienne continuait à m’idéaliser dans des discours rocambolesques avec des propos dignes des romans fantastiques. Il écrivait magnifiquement bien. D’une calligraphie appliquée, il réinventait notre rencontre et notamment la scène de la bergerie avec une fantaisie que je ne lui connaissais pas. Ses mots sonnaient d’un ton moqueur quant à la perception qu'il avait eu de moi dans les premiers instants. Il ne s’oubliait pas dans des critiques et des repentances qui le ramenaient à sa juste sensibilité. Il revenait sans cesse sur l’amitié qu'il disait avoir découverte sous une forme dont il ignorait l’existence. Il en appuyait tous les adjectifs dont il soulignait le mot de traits de couleurs. Feuillet après feuillet il réécrivait notre histoire dans laquelle je le découvrais plus étonnant que jamais, imaginatif et drôle au possible. Ses conclusions remplies de mises en garde m’étaient adressées comme des prières dans lesquelles il demandait à tous les Anges du ciel de bien vouloir me protéger. Il habillait son désir de m’avoir près de lui de sentiments généreux. Non plus pour le servir, mais comme un gage d'une fraternité où séparé de moi, il se sentait frustré.

C’était la première fois que j’entretenais une correspondance au contenu fort de sentiments écrits en direction d'une personne, autre que celle faisant partie de ma famille. A part une ou deux lettres par an que j’adressais à ma marraine et dont le contenu traitait de notre vie familiale et de quelques banalités pour remplir la page, jamais je n’avais été plus loin dans la pratique épistolaire. La qualité de ses textes était telle que mes réponses m’obligeaient à un travail de Titan. Je faisais et refaisais plusieurs fois ma copie que je voulais sans rature et d’un vocabulaire soigné. Je me racontais en toute simplicité, je parlais de lui, de ce qu'il m’apportait et de l’immense plaisir que j’avais à le lire. Nos échanges étaient à flux tendu, à tel point qu'il m’arrivait de devoir différer mes envois dans l’attente d’avoir l’argent nécessaire pour en acheter les timbres poste en vue de leurs oblitérations. Ne pouvant pas lui faire part de la vraie raison de certains de mes retards, j’accusais sans état d’âme les facteurs, ou autres intervenants de la distribution, de la perte de ce que je prétendais lui avoir envoyé. Je m’efforçais d’avoir des réponses dignes de celles qu'il m’adressait, à la fois dans leur rédaction mais également sur la qualité de l’orthographe.

A la maison, nous n’avions pas de dictionnaire. Par respect pour Etienne, par crainte du regard porté sur notre relation, il n’était pas envisageable de confier la lecture de mon courrier à un membre de mon entourage. Oubliant tout sentiment de retenue, j’ai demandé à mon Maître de bien vouloir en vérifier le caractère après l’avoir informé sur la raison de ces échanges au ton parfois surprenant. Il le fit en toute discrétion et sans paraître étonné de ce que je lui livrais. Au contraire, il sut me féliciter à plusieurs reprises pour mes progrès en expression et sur certains accords dont le raisonnement me reste toujours abstrait.

Le vocabulaire utilisé dans le cadre de confidences entre jeunes personnes, entre garçons en particulier, se manipulaient avec une réserve à laquelle Etienne par jeu, par plaisir de la provocation passait sans état d’âme le stade de l’impudeur. Bien que jeune encore, ses connaissances en matière de culture égrillarde, nettement plus avancée que les miennes, lui donnait l’avantage de pouvoir glisser des mots coquins, auxquels, bien entendu, je ne pouvais pas répondre. Si en retour, je m’exprimais fortement sur l’affection que je lui portais, je m’appliquais pour garder un répertoire du niveau de mes connaissances et au registre ne sortant pas du respectueusement convenable. Le contrôle auquel je m’obligeais, en dictait la mesure.  

 

                                   ++++++++++++++++++++++++++++++

 

 

 

Etienne ne montera pas, il ne montera jamais plus. Un jour de ce mois de Mai 1952, il traversait la rue pour se rendre à son lycée. Il n’a pas vu arriver le trolleybus.

Depuis des semaines, depuis l’annonce de cette cruelle nouvelle, la vision de son lit ne me quitte pas. Je le vois désespérément vide, aligné dans la chambre près du mien, tel un catafalque qui viendrait sans cesse raviver ma peine et mon désespoir.

 Même si parfois j’aurais souhaité dormir qui, mieux que lui, saurait désormais m’accorder sa confiance et me parler jusqu’au bout de la nuit. Qu’allais-je faire des projets que nous avions mûris ensemble ? Que seront mes retours du paturâge sans lui pour m’accueillir alors qu'il me serrait contre lui comme pour des retrouvailles dont mon absence lui paraissait de jour en jour de plus insuportable ?

A la manière d’un automate, mais au raisonnement lucide, je faisais l’inventaire de ce dont la disparition d’Etienne me privait au delà de la rencontre. Je vivais le drame d’une confusion coupable où s’entremêlaient l’inconcevable absence physique d’Etienne et ce que je savais perdu à jamais de sa complicité et de ses partages. Une foule de souvenirs ravivait nos temps heureux. Je voyais défiler les images d’un bonheur qu'il avait trouvé et l’expression de son sourire m’adressant en confession les termes de sa reconnaissance.

J’attendais le moment de le revoir avec tellement d’impatience. Lors de notre dernier échange, il m’avait promis mille choses et je suis certain qu'il aurait tenu ses promesses. Ses lettres m’assuraient qu'il allait bien au point d’envisager de pouvoir m’accompagner aux pâturages, peut-être pas tous les jours, mais le plus souvent possible. J’avais échafaudé mille projets, mille propositions à lui soumettre avec la conviction de pouvoir l’amener à me suivre.

Je n’étais plus le petit garçon qu'il avait connu. Au cours de l' année qui s'était écoulée,  j’avais grandi dans mon corps et dans mes certitudes. L’expérience m’avait appris à faire face à ses détresses, si toutefois il n’en n’était pas totalement guéri. Je saurais l’amener à vivre ce que j’avais dû lui taire de mes bonheurs rencontrés au détour des sentiers. 

 

Sentier sur le Tanargue

Voir les cailles jouer dans les flaques laissées sur le chemin de la Riadou par les derniers orages du mois d’Août l’aurait sans doute émerveillé. Depuis le temps, je connais leur emplacement. Je sais devoir précéder le petit troupeau et garder le chien à l’arrêt pour ne pas apeurer l’oiseau. Lui, malicieux au possible, aurait pris un plaisir sans borne à provoquer les écureuils dans leurs parties de cache-cache. Je l’imaginais enthousiaste, au point d’avoir à freiner ses élans à la découverte de tout ce dont il n’avait eu jusqu’alors accès que par l’image et le rêve.

bourge1-m.jpg

Fini le bain dans le chaudron, le petit gourd du Basset aurait été nôtre baignoire. En été, le soleil de midi y tombe à son aplomb pour venir chauffer l’eau que nous aurions eu à volonté. A cet endroit, des sapins et des saules blancs abritent de la bise qui descend du plateau du Mont-Gerbier-de-Jonc. Nos rires n’auraient pu amener le Fernand jusqu'à nous, bien trop loin pour nous entendre. Nous aurions été libres de nous baigner comme il nous aurait plu. Le sable fin, déposé sur ses bords par la rivière en période de crues, nous aurait servi de plage. Etienne serait sans doute arrivé de la ville blanc comme un linge et je savais pouvoir compter sur le soleil pour lui donner une allure de campagnard.

J’avais pour ambition de l’amener à me ressembler, à être en estive comme moi, comme tous les enfants qui viennent d’en bas découvrir la vie en dehors de tout artifice. Je lui aurais appris à s’habiller de tout ce qu'il y a de beau à regarder, à voir et à sentir. De tout ce dont il avait été privé, de tout ce dont ses souffrances l’avaient jusqu’alors gardé prisonnier.

Presque une année à bâtir des plans pour une rencontre que nous voulions nôtre, trois mois à vivre ensemble et partager nos projets les plus fous. Le père d’Etienne, avait pris contact avec le taxi de monsieur Ceytes de Saint-Cirgues pour venir nous chercher quelques dimanches de la saison et nous conduire sur un lieu de notre choix. Le lac d’Issarlès, à une quinzaine de kilomètres de la ferme des Renards fut retenu en première intention. Ensuite vint la fête du Cros de-Géorand, puis l’incontournable Mont-Gerbier-de-Jonc. 

 

                        Ardeche.-Le-Gerbier-003.jpg

 

L’optimisme d’Etienne me submergeait de tout ce qu'il avait à proposer. Je me demandais dans quelle mesure j’allais être exempté de garde afin de pouvoir l’accompagner dans ses projets. De plus, je savais ne pas avoir d’argent à dépenser. Par retour de courrier, Etienne avait balayé mes inquiétudes et mes scrupules de propos généreux. Rien à présent ne me gênait. Me voir assis à ses côtés, allant par monts et par vaux au gré des ordres qu’Etienne donnerait au chauffeur, me surprendrait sans doute, mais je saurais m’y habituer.

 

                         Ardeche.-Le-Gerbier-009.jpg    

                                             La Loire naissante

 

Presque une année à régler des détails sur d’hypothétiques histoires que nous construisions avec d’infinis détails. Affabulations pour tromper l’ordinaire que la vigilance des Bastides nous avait plus ou moins contraint jusqu’alors. Comment aller rendre visite à la petite Maria de la ferme des Soules, dont nous savions par avance l’autorisation refusée. En effet, les Bastides et les Breysses sont fâchés depuis trop longtemps, au point de ne plus savoir pourquoi !

 

                           Ferme près de La Palisse

 

Facile !, comme disent les jeunes aujourd’hui, les solutions, les stratégies en mettre en place pour arriver à nos fins, ne nous faisaient pas défaut. Une chèvre égarée ou attirée par le bouc des Soules et le tour sera joué. Qu’auraient pu dire les Bastides ? Rien, car il fallait bien récupérer la bête. Quant au Fernand, ça lui coûterait beaucoup trop de devoir s’abaisser pour réclamer l’animal aux Breysses. Ainsi, au gré de notre imagination, nous nous ouvrions les portes conduisant sur les chemins de nos fantaisies.

Par courrier, nous nous posions des questions sur d’éventuelles opérations à monter. Nous imaginions avoir à déjouer la surveillance du vieux couple pour une escapade, pour affronter la nuit, dans les bois que nous habitions d’animaux fantastiques. Nous avions à notre répertoire une palanquée d’idées plus loufoques les unes que les autres.

Meurtri au plus profond de l’âme, accablé par la douleur, je pleurais en silence car mon entourage ne comprenait pas la profondeur de ma peine. La souffrance dans ce domaine, semblait être réservée, seulement, aux grandes personnes. Un enfant restait un être superficiel, la question ne semblait pas encore avoir été posée quant à la sensibilité qui pouvait l’habiter. Un peu, comme au Moyen-Âge, une certaine église allait jusqu’à dire que les femmes étaient dépourvues d’âme, un enfant ne pouvait pas prétendre souffrir d’un chagrin.

Peut être, à mon époque, pensait-on encore, que le cœur d’un enfant était exempt de souffrance !

Alors, au diable, ces préjugés qui m’obligeaient à taire ma douleur, comme si l’intérêt que je portais à Etienne devenait un sentiment coupable. S’il était toujours un étranger pour les personnes qui m’entourait, le temps passé à le connaître m’avait converti quant à l’ami qu'il pouvait être. Celui pour lequel l’on n’a plus de secret, celui capable de vous comprendre au-delà des mots. Et s’il me reste encore difficile d’isoler le facteur déclenchant de l’affection qui nous liait, j’avais, nous avions acquis, Etienne et moi, la certitude qu’elle serait éternelle.

Meurtri également, non pas par le silence de ses parents qui ont, sans doute, pleuré Etienne leur vie restant, mais par celui de son oncle. Alors que nous nous croisions régulièrement, jamais il ne m’a manifesté d’acte d’humanité. Meurtri, car privé, volé, des mots de consolation dont il m’était redevable.

Je n’ai jamais accepté l’excuse que lui accordait mon Père, en parlant de courage dont il ne se sentait pas capable……..

Je n’avais jusqu’à ce jour jamais vécu de deuil. La mort d’un camarade de mon frère aîné, un jeune garçon, m’avait davantage ému que profondément affecté. Sa mort avait éveillé en moi un sentiment de méfiance face à un risque pouvant nous arracher aux nôtres, tout en pensant en être hors d’atteinte. Je me souviens également qu’à partir de ce jour, j’ai pris davantage conscience de ce que représente la vie . De la mienne et de ceux que j’aimais. Dans mon esprit d’alors, sauf cas rarissime, seules les personnes âgées risquaient de disparaître. Du temps s’était écoulé et ce phénomène contre nature ne m’ayant plus approché, je le jugeais loin de moi. Je me croyais à l’abri d’un mal que je découvrais et dont le poison me rongeait le cœur.

Alors pourquoi Lui ?

Que pensaient les Bastides ? Avaient-ils conscience de mon chagrin. Avaient-ils, clairement, à l’esprit, le cauchemar que représentait pour moi la ferme des Renards sans Etienne ?

Sans pour autant vouloir la chasser de mon esprit, depuis quelques jours une pensée me rendait honteux. Elle venait par alternance m’apaiser ou me culpabiliser. Avec malice, elle investissait mes souvenirs consacrés à la mémoire d’Etienne, alors que d’autre part, elle allégeait ma peur de la solitude, mes appréhensions à devoir côtoyer, sans lui, un environnement que nous avons partagé. Je ne pouvais pas imaginer pouvoir m’endormir sans ses pantomimes, sans ses histoires, même si certaines m’ennuyaient parfois. Que seront les matins sans ses mises en scène pour me laisser croire qu'il s’était rendormi et auxquelles j’accordais la part de complaisance qu’il attendait de moi ?. Comment allais-je faire pour vivre sans tout cela ! Comment pourrais-je me coucher près de son lit vide.

Voulant parfois me cacher qu'il ne viendrait pas, je poussais mon imagination à nous revoir dans la scène de l’habillage quand il ne pouvait tout seul mettre sa chemise ou enfiler un pantalon à cause d’articulations trop douloureuses. Je m’efforçais de vouloir réentendre son rire en cascade, de rire avec lui de ses maladresses qu'il commentait dans la dérision. Je voulais entendre à nouveau le roulement des poings du Fernand heurtant la porte de la porcherie, accompagné de sommations, d’intimidations pour que cesse un vacarme qui l’agaçait et dont, par bravades, nous ne tenions pas compte.

Je ne voulais pas voir sa chaise vide à table, je ne voulais pas…. .

Oui, alors, et malgré moi je cultive à l'approche de cette échéance douloureuse une pensée qui sans adoucir ma peine veut en apaiser mes angoisses car je panique à l'dée de devoir affronter les tête-à-tête avec le Fernand et la Victoria. Je crains leur gaucherie, leur réconfort inapproprié et devant lesquels, sans doute, je vais être  incapable de pouvoir cacher mon chagrin ou étouffer mes sanglots.

 Oui je le veux, je l’espère, j’ose souhaiter que les Bastides auront pris un autre garçon à la ferme. Peu m’importe qui il sera, pourvu qu'il comble l’espace.

Peut-être deviendrons nous amis ? Je lui montrerai comment construire des cabanes et les couvrir de branches de genêts. Aimera-t-il, comme moi; courir après les cailles sur les éteules les moissons terminées ?

Je lui parlerai d’Etienne……...

 

                                                             ___________________ 

      

''Lettre à Jules'' à été édité à compte d'auteur en 2010. Le livre reste disponible sur commande à mon adresse.

                                                      marcel.tauleigne@orange.fr 

          

                                                                                                                                                                                                           Lettre à Jules

 

                                               _____________________________

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Published by Marcel Tauleigne - dans Nouvelles
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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 13:05

                        Récit extrait d’un Chapitre de : ’’ Lettre à Jules’’

 

                         Résumé sommaire des deux premières parties.

 

                        Je vais sur mes treize ans. Nous sommes à la sortie de la deuxième guerre mondiale et comme certains enfants issus de milieux pauvres en particulier, je suis ‘’ loué’’ les trois mois de vacances scolaires pour garder sur les plateaux ardéchois le petit troupeau d’une famille de paysans de montagne. Depuis plusieurs saisons déjà, mon Père m’accompagnait à Chevalet dans la ferme des Chambon entre la Souche et la Croix de Bauzon.

       Cette année 1951, sans qu’il m’en fut donné de raison, je suis changé de lieu et c’est à La Palisse, tout près du lac d'Issarlés. 

 

                                            Photos pour l'article sur Etienne 004

                     Le lac d'Issarlès est le plus profond de France avec ses 138 mètres.

 

       Je découvre en arrivant chez les Bastides que la chambre dans laquelle me conduit la Victoria est meublée de deux petits lits. Sur le bureau jouxtant l’un des deux, des livres et des cahiers m’indiquent explicitement la présence d’un autre enfant.

       Rapidement, ma surprise va être de constater que le garçon qui m’est présenté n’est pas celui que j’attendais. C'est-à-dire quelqu’un avec qui je pourrais jouer, courir, pouvoir avec lui garder le troupeau, grimper aux arbres, faire des cabanes. Etienne n’est pas un garçon comme les autres, il est malade. Je sais maintenant qu'il est la raison de mon changement de famille.

       Etienne montait de Marseille chez les Bastides depuis plusieurs années pour s’y reposer et venir y respirer un air vivifiant. Ayant refusé un nouveau départ s’il n’avait pas un camarade avec lui, un concours de circonstance fit de moi celui qui allait l’accompagner durant cette estive.

                                                                                                                                                                                               Photos pour l'article sur Etienne 003

                                         Ferme ardèchoise, côté entrée du fenil.

                                                   

                                                     Insolite mission

           Ma mission auprès d’Etienne, les tâches à accomplir à la ferme, mon poste de vacher, tout cela m’était devenu à présent familier. Contrairement à mes débuts aucune de ces exigences ne me pose aujourd'hui de problème, y compris la toute dernière, celle concernant la grande toilette !

Cinq semaines de passées sans que le sujet n’ait été abordé une seule fois et voilà qu’aujourd’hui, il nous ait demandé de façon péremptoire de faire notre toilette en entier ! Jusqu’à présent nous nous en tenions à un dépoussiérage fait au gant de toilette dans ce qui avait été un lavabo de chambre d’hôtel, récupéré sans doute lors de la dernière réfection de celui de Saint-Cirgues. Le retard pour ce grand jour serait à imputer aux porcelets qui ne pouvaient pas encore être lâchés à l’air libre, trop fragiles, nous a dit le Fernand pour supporter la fraîcheur de la nuit !

La salle de bains qui venait de nous être affectée se trouvait de fait dans la porcherie. Un petit bâtiment accolé au corps de ferme et dont l’accès se faisait par l’extérieur. Un nettoyage rapide en avait enlevé les excréments du sol, mais la rigole destinée à l’écoulement du lisier continuait à distiller les senteurs du terroir !

Luxe suprême offert par le père Bastides, il avait enduit les murs en torchis d’une couche de chaux vive. Le travail avait été réalisé à la va-vite, les défauts de peinture en témoignaient. Ils laissaient apparaître des tâches à la couleur brunâtre qui caractérisaient sans doute possible la nature du reliquat!

Aux réflexions d’Etienne qui pourtant se voulaient drôles, le Fernand avait fini par se fâcher. En fait, il était plus vexé qu’en colère.

--Si tu n’es pas content, tu n’avais…/

Puis il s’est arrêté net de parler prenant sans doute conscience de ce qu’il allait dire. Alors pour donner le change, il se rattrapa en lançant d’une voix radoucie :

--Reconnais tout de même que c’est mieux que rien et bien mieux qu’avant--.

Effectivement, comme il y avait plus de blanc que de marron sur les murs, Etienne a convenu que c’était mieux que….

 Il y avait tout près de l’auge, campé sur un trépied, un grand chaudron de fonte aux parois noircies. Tous les samedis en fin de journée le récipient dont la Victoria s’activait à redonner un semblant de propreté, devenait, ponctuellement, notre baignoire ! Et l’occasion pour moi de prendre mes premiers vrais bains, ceux dans lesquels je pouvais un peu barboter !

 Le reste de la semaine, il servait à la cuisson des pommes de terre et des betteraves pour l’alimentation des petits cochons  !

Chez moi, il n’y avait pas de salle d’eau. Au fond de la pièce principale de notre maison un réduit que l’on appelait la gatouille en faisait office. L’hiver je me lavais dans un baquet. Droit dedans, seulement les pieds au niveau des chevilles arrivaient à être recouverts et c’est avec les mains que je m’arrosais le corps de l’eau nécessaire pour me savonner. Un second temps m’amenait à devoir renouveler ce mouvement de noria afin de m’inonder de l’eau de rinçage. L’été où le bain n’avait pas à être chauffé, c’est dans la pile en béton posée directement sous la pompe que je faisais ma toilette.

Allumé par le Fernand, le feu mis sous le récipient faisait monter en température une centaine de litres d’eau. Le bain était pour nous deux, c'est-à-dire dans la même eau, mais pas ensemble. Un interdit sans appel avait été prononcé à l’unisson par les Bastides à ce sujet. Privilège au seigneur des lieux, Etienne passera le premier. Clairement, le règlement énoncé par le couples s’affichait comme étant incontournable.

 Approcher le chaudron, arriver à se glisser à l’intérieur était une mission qu’Etienne ne pouvait pas accomplir seul. Deux pierres mal calées posées l’une sur l’autre faisaient office de marchepied destiné à rattraper le niveau. Les escalader demandait un minimum d’équilibre qui lui faisait défaut. Etienne avait refusé, d’un ton catégorique, que Le Fernand s’occupe désormais de son bain. Ce dernier, visiblement vexé, me confia la tâche, en même temps qu’il adressait à Etienne des propos marmonnés et suffisamment brouillons pour ne pas être audibles. J’étais dans un premier temps tenu de l’assister pendant l’ascension de l’obstacle, l’aider à enjamber les rebords de la grosse marmite afin qu’il arrive à destination sans encombre.

Je ris en écrivant ces lignes et parallèlement ces souvenirs m’attristent tellement ils sont empreints d’une vérité poignante. Cet exercice représentait pour nous deux des manœuvres périlleuses dont la Victoria et son mari n’avaient sans doute pas anticipé tous les risques.

Eveillés au danger, mais assez fous pour le braver, combien de fois avons-nous frôlé la catastrophe. Mon inexpérience en la matière et pour la toute première fois, ma gêne à devoir empoigner le corps nu d’Etienne, nous amenèrent à devoir affronter des situations délicates. A combien de reprises fûmes-nous à la limite de nous retrouver tous les deux au sol ou pire encore, tous les deux, la tête la première dans le chaudron. Des braises encore rouges présentaient un risque supplémentaire en cas de chute. Enfin mille précautions devaient être prises pour qu’il n’ait pas de contact avec les bords extérieurs du récipient afin de ne pas le voir se maculer de suie.

Après les maladresses qu’Etienne me demanda de corriger, je devins opérationnel dés la semaine suivante.

Des frayeurs, mais surtout des fou-rire me restent en mémoire de ces séances que le Fernand devait interrompre régulièrement en venant taper la porte de ses gros poings. Le temps du bain, nous savions qu’il virait aux alentours de la porcherie. Il était là sans doute pour notre sécurité, mais également comme responsable de notre moralité. La Victoria avait fait à ce sujet des allusions troublantes. Ce chahut devait l’intriguer lui faisait sans doute se poser mille questions, mais il ne se risquait pas à entrer, par crainte de la colère d’Etienne.

J’imagine sa tête s’il nous avait vu batifoler nus comme des vers. Qu’aurait-il dit en nous voyant nous ébattre, le corps dépouillé de tout vêtement ce qui pour l’époque restait un acte de débauche et plus encore un péché devant Dieu, auquel venait s’ajouter un acte de désobéissance. L’ordre en effet, avait été donné de nous laver en culotte, ce qui rapidement ne fut plus de mise et c’est après le bain, pour écarter tout soupçon, que nous trempions malicieusement le vêtement dans l’eau.

Terrain de jeu peu ordinaire que cette porcherie où chacun se découvrait à l’autre à présent sans gêne, sans honte. Drôle de salle de bain, drôle de récipient que cette marmite géante mais qui dans l’instant présent valait mieux que toutes les baignoires du monde. Attitude nouvelle pour moi qui, avant cette rencontre, n’aurait jamais osé me laisser aller à une telle démesure.

Situation comique, mission pour le moins surprenante qui me fut confiée au pied levé et qui donna lieu à des scènes cocasses. Après avoir été gêné de découvrir le corps déformé d’Etienne, j’acceptai les libertés que nous prîmes sur le règlement. L’ordre d’entrée dans le bain était à présent dicté par Etienne. Quant à le prendre ensemble, ce ne fut pas possible, le chaudron n’était pas assez grand !

Le monde dans lequel j’ai été éduqué rendait tabou la nudité à tel point que jamais je n’avais été confronté à la situation qui s’imposait à moi. Etienne qui, dans la chambre, s’était jusqu’alors déshabillé discrètement et toujours de façon à ne pas se montrer, se dévêtissait là sous mes yeux le plus naturellement du monde. Je crois bien avoir rougi par avance à l’idée qu’il allait falloir, à mon tour exécuter le geste final qui consiste à tout dévoiler. Peine m’en prit, mais je le fis, malgré l’intimidation que me causa le regard amusé d’Etienne !

A partir de cet instant où par je ne sais quel effort j’ai pu assumer mon engagement devant lui, je me suis senti plus grand.

Que dire de plus à part d’exprimer l’assurance qui venait de naître en moi et qui m’apparaissait comme l’évidence. A présent, sans pouvoir en expliquer le phénomène, j’étais devenu l’égal d’Etienne. Certes, il était toujours plus grand que moi, ses connaissances dans un tas de domaines dépassaient largement les miennes mais je savais avoir autre chose qui suffisait à mon bonheur. Ce sentiment que je vivais m’apportait de la force, mais qui n’avait rien à voir avec une puissance extérieure. Oui, avec ou grâce à la liberté que nous prenions à passer outre les consignes des Bastides et au-delà de son infirmité, nous étions devenus les mêmes. Je me voyais comme lui, sa différence me devenait abstraite.

 

Par le biais de l’image…

Presque deux mois que nous vivons côte à côte avec pour ce qui fut les débuts et un vrai questionnement et beaucoup d’inquiétude sur ma capacité à pouvoir répondre aux obligations auxquelles j’avais à faire face. Cette mission, singulière à beaucoup d’égards, m’ouvrait un regard nouveau sur une relation au caractère pour le moins original. Je découvrais des tâches surprenantes et l’enfant que j’étais a du y faire face.

La santé d’Etienne s’améliore de jour en jour, il va beaucoup mieux. Il ne manifeste plus de colère, liée au désespoir qui, certains jours, le rend effrayant. Il est devenu amusant et agréable à vivre. Le thème de ses discours a radicalement changé. Ils ne m’apeurent plus. A-t-il craint que je m’en aille comme je l’en ai menacé ? Rien n’est plus certain car il doit savoir que cela m’est impossible à cause de l’engagement que mon Père a pris avec sa famille. Non, Je veux croire au fait qu’il souffre moins et, d’autre part, qu’il apprécie ce que je fais pour lui.

Par fort mauvais temps, le bétail restait à l’étable ce qui me déchargeait de mes obligations. Je me sentais obligé de passer la journée dans la chambre aux cotés d’Etienne qui, d’autre part, savait jouer d’arguments auxquels ma curiosité l’emportait à présent sans gêne et sans culpabilité. Je devais rester silencieux pendant qu’il travaillait à ses devoirs au point qu’il m’arrivait de m’endormir. Il prenait alors un coquin plaisir à me réveiller en me chatouillant les joues, se servant pour cela des photos de son catalogue au caractère original.

Alors que les Bastides nous croyaient devant un livre de français ou à la révision d’un poème, Etienne, réjoui de me voir bouche bée devant une nudité provocante faisait défiler les exemplaires les plus explicites sur la manière de montrer l’interdit à l’enfant que j’étais. Il en décrivait les images avec des commentaires exaltés qui me laissaient envieux de son savoir. Encore inculte en la matière, je découvrais non sans surprise des détails de l’anatomie féminine qui n’était pas sans m’interpeller. Je prenais connaissance de ces illustrations avec une certaine émotion et un intérêt qui l’amusaient beaucoup.

Etienne observait mes réactions et affichait un plaisir non dissimulé à me voir rougir devant ces filles à la poitrine surdimensionnée. A une timidité que je voulais cacher venait s’ajouter la surprise de tout ce qu’elles avaient à offrir en plus de leur gorge rebondie. Brutalité n’est peut être pas le mot exact, mais j’avais parfois le sentiment d’être agressé par les images que je recevais en pleine figure et dont la vitrine me submergeait. La mise en scène de leurs corps dénudés jusqu’aux moindres recoins faisait me poser mille questions. Elles avaient une manière de me dévisager qui m’obligeait à me ressaisir pour ne pas détourner mon regard. Une invitation à je ne savais quoi de précis me rendait méfiant au point de craindre de ne pouvoir me libérer de leur étreinte. Leur générosité et l’appel qu’elles me lançaient me déstabilisaient jusqu’à l’angoisse de ne pas savoir comment m’y prendre si, par je ne sais quel artifice, elles venaient à s’extraire de leur prison de papier.

D’une connaissance jusqu’alors à peine effleurée, Etienne me faisait accéder à cet univers troublant d’un désir que l’on ne définit pas encore mais auquel déjà l’on aspire. Mon insuffisance, ma naïveté lui ont concédé le rôle de l’instruit, celui de l’éveilleur. Il avait à cœur de marquer sa différence dans un domaine où il me savait ignorant. Cet avantage l’a distingué, l’a rendu intéressant à mes yeux.

Il me demande à présent de l’accompagner pour des promenades autour de la ferme. Investi d’une mission que je me suis attribuée, je l’entraîne à me suivre sur des distances plus longues. Je l’amène à se dépenser physiquement, à marcher au-delà de ce qu’il espérait faire. De jour en jour, son pas prends de l’assurance au point de pouvoir maîtriser un équilibre qu’il avait incertain à son arrivée . Manifestement, il est devenu heureux. Son regard est lumineux. Les cernes qui soulignaient d’un large trait noir ses yeux ont complètement disparu. Le changement est spectaculaire. Il est devenu volontaire et enthousiaste.

 Ce séjour en montagne a transfiguré Etienne. Son visage s’est débarrassé de la vilaine pâleur qui donnait à son regard un aspect mélancolique. Nos promenades au grand air lui ont redonné une allure dont il est fier.

 

Soudain le doute

Septembre touche à sa fin. Les premiers froids ont roussi les feuilles des coudriers. L’automne de cette année 1951 s’annonce précoce. La rentrée des classes va interrompre nos tête-à-tête, artisans d’une amitié complice. La compagnie d’Etienne me rend à ce point heureux que je refuse le principe de notre séparation. A toute évocation de son échéance, un vent de panique m’envahit. Je lutte avec acharnement pour chasser une évidence que je sais pourtant incontournable.

Ce que nous avions réussi ensemble m’amenait à vouloir repousser une décision qui venait rompre l’attache affective qui me liait à Etienne. Je pestais contre le droit des adultes qui, une fois de plus, allaient décider pour moi.

S’étaient-ils souciés à ce jour de savoir si j’étais apte à assumer la charge dont ils m’avait investi ?

Avaient-ils évalué les risques d’un échec, de mon incapacité à pouvoir gérer une situation pour le moins étonnante à confier au pied levé au jeune garçon que j’étais, à peine sortie de l’enfance?

Je pense, depuis longtemps que ces questions ne les ont même pas effleurés, le temps ne laissait pas de temps au doute ni à d’hypothétiques méfiances.

Aujourd’hui, alors que notre rencontre avait soudé les liens d’une affection profonde, les grands, sans état d’âme, et, sourds à mes suppliques, avaient déterminé qu’il était l’heure de nous séparer. Je ne voulais ou ne pouvais plus entendre les arguments de l’impératif scolaire, prétexte dérisoire au regard de ma douleur.

Mon vocabulaire se trouvait démuni et ne pouvait exprimer la souffrance d’un mal que je découvrais. Je me sentais vidé de toute substance et privé de toute réaction. Etienne ne pouvait ignorer ma détresse mais il restait muet. Son silence venait aggraver un désespoir que je ne cachais plus. Il me manifestait des gestes d’affection, se voulait tendre et cajoleur mais il ne me parlait plus. J’aurais aimé de sa part, lui, qui s’était livré sans retenue, lui, familier des Bastides, qu’il fasse front avec moi contre cette décision cruelle. Qu’il prenne partie, qu’il me montre l’attachement, dont jusqu’alors il ne taisait pas le nom. Je fouillais son regard, cherchant en vain un indice qui confirmerait sa peine à nous voir séparés. Rien de charitable, rien de généreux ne venait m’apporter un quelconque secours. Rien ne filtrait de ses prunelles dont le noir s’était à nouveau obscurci.

Insidieusement, un doute terrible venait s’installer en moi, chassant, pour m’en défendre, le sentiment très fort que je vouais à Etienne. Non, je ne voulais pas croire qu’il ait pu ainsi et tout au long de ces trois mois passés ensemble, me voler ce qu’il me devait en juste retour de ce que j’avais fait pour lui. Obstiné dans la quête d’une réponse, je cherchais à le toucher par des provocations. Je voulais trouver le moyen de lui arracher ce que je souhaitais entendre. En vain.

 Le moment de l’ultime séparation arriva sans que rien de sa part ne fût dit. Pas un seul mot de consolation ne lui sortit de la bouche. C’est alors que le vis s’avancer vers moi d’un pas assuré, et devant les Bastides, son père et le mien, il me prit dans ses bras de façon maladroite, presque avec violence pour me serrer très fort contre lui. Après des secondes d’un réconfort inavouable, toujours sans un mot, il lâcha son étreinte pour me regarder, pour se montrer tel qu’il voulait être vu. Des larmes, qu’il ne cacha pas et certainement qu’il fit l’effort de ne pas essuyer, me furent offertes en signe de réponse.

 Larmes d’une séparation qu’il me confessait douloureuse. Reconnaissance certes muette, mais combien explicite pour moi qui, depuis le temps, le connaissais dans toutes ses formes d’expression. Il me présentait là, celle absente de toute représentation théâtrale qu’il savait pourtant jouer à la perfection. Il était, lui, dépouillé de tout artifice. Je découvrais enfin, peut être, Etienne dans ce qu’il était au plus profond de lui-même. Un être qui se voulait hermétique à toute sensibilité pour ne pas s’attacher, pour ne pas avoir à endurer au-delà de ce qu’il vivait déjà comme souffrance. Mon obstination, ma persévérance à vouloir le comprendre, lui accorder une attention dont il ne croyait plus être digne, ont sans doute eu raison d’une résistance qu’il n’a pu maîtriser. J’ai lu dans ses yeux ce qu’il n’a pas pu dire, j’ai ressenti dans cette ultime accolade les bienfaits de son élan secourable.

Etienne avait dressé jusqu’alors, un rempart devant des émotions qu’il voulait me cacher ou des sentiments qu’il s’efforçait de taire.

_____________________________________________________________________________

 

 De l'espoir à la déchirure racontera la fin de mon histoire avec Etienne.

            .........// Juillet de cette année 1952 appoche et comme convenu avant de nous quitter  fin septembre dernier entre Etienne, les Bastises et mon Père, je dois repartir pour la ferme des Renards.

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 15:15

Récit tiré d'un chapitre de : Lettre à Jules.

    Résumé de la première partie 

 

Depuis plusieurs années déjà, je monte en estive garder un petit troupeau chez les Chambon de Chevalet, près de la Croix de Bauzon en Ardèche. Sans qu'il m'en fut donné la raison, cet été 1951, je suis changé de famille.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           Ardèche. La ferme de Chevalet

 

              La ferme de chevalet vue par mes pinceaux (Acrylique sur toile)

 

En toute logique, je m'attendais à devoir m'adapter à mes nouveaux accueillants. Chez les Chambon, j'avais mes habitudes.

Si je savais avoir à localiser les pâturages des Bastides et mémoriser les sentiers y conduisant, à me faire adopter par le chien de garde, à devoir apprendre et retenir le nom des vaches, à devoir...à devoir. En revanche, la mission qui allait être la mienne et convenue dans mon dos m'avait été soigneusement cachée.

 

                                      AU FIL DES JOURS

 

Mes journées commençaient tôt le matin. Dés sept heures, mais parfois un peu plus tard, je devais me lever pour me préparer à conduire le petit troupeau sur le lieu de pâture. Après avoir pris mon petit déjeuner avec la Victoria et le Fernand, je devais servir celui d’Etienne à la chambre. Il avait formulé cette demande auprès des Bastides en ma présence avec une marque de supériorité dont il s’autorisait souvent l’usage.

Le bruissement de mes pas sur le plancher l’avertissait de mon arrivée. Par jeu, il simulait s’être rendormi. Il attendait de moi que je le réveille. Tout en minaudant des propos flatteurs, je devais le secouer avec délicatesse. Il singeait un éveil étonné, étirant bras et jambes de détentes rendues saccadées à cause de sa maladie. Toujours rieur dans ces circonstances, les yeux pétillants de malice, il demandait à ce que je m’assoie sur son lit, puis il me ceinturait de ses bras pour me retenir près de lui. Si au début ses gestes d’affection m’étaient prodigués dans la retenue, il n’en a plus été de même dans les jours qui suivirent. De mon côté, affranchi de toute pudeur, je n’ai plus eu à jouer le jeu de la complaisance, mes élans d’estime étant désormais devenus la propriété de ce garçon pour le moins curieux.

Une amitié venait de naître comme seuls les enfants s’autorisent à les vivre. La surprise passée, l’intérêt qu'il portait à mon dévouement ont eu rapidement raison de ma crainte de ne pas être celui qu'il attendait. Etienne d’une manière théâtrale me manifestait des sentiments excessifs. Certains d’entre eux me faisaient douter de leur sincérité, mais je les acceptais comme un don non négligeable dans cet environnement où la tendresse était un luxe qui ne se pratiquait pas. Je n’avais pas envie de m’en défendre. Ses débordements me flattaient.

Il gardait la chambre toute la matinée pour travailler son programme scolaire que de nombreuses absences avaient empêché de terminer. Je le quittais la peine au ventre pour aller remplir les tâches pour lesquelles, en première intention, les Bastides m’avaient reçu à la ferme des Renards. Une autre réalité prenait alors sa place. Pour le temps de garde, je partais parfois loin et pour la journée complète vers le Sautadou ou la plaine des Baïsses. La rosée à peine séchée, bâton en main, je guidais de la voix les quatre vaches, les chèvres et les moutons, surprenant de-ci de-là des cailles s’ébattant dans les flaques laissées par les orages fréquents qui sévissent en montagne.

Au fil des jours, les séparations se sont faites de plus en plus douloureuses, en particulier pour Etienne qui voulait me garder près de lui. Il me monopolisait de façon abusive mais quand j’étais loin de lui, sa sollicitude me manquait. Je ne sais plus dire aujourd’hui s’il accaparait mon temps ou si je le lui consacrais. J’avais intégré et admis le fait que je lui devais d’être chez les Bastides. Si les débuts me firent douter d’une rencontre heureuse le concernant, il a su m’amener à une autre perception de ce qu'il était au-delà de son apparence et de ses comportements énigmatiques. Je lui vouais une forme abnégation dont le contenu restait mal défini. Je savais pourtant depuis le premier jour de notre rencontre avoir été l’objet d’une entente de laquelle j’avais été écarté. A ce sujet, encore, et quoique fugitives, des pensées pénibles arrivaient à me tourmenter. Que serait-il advenu de moi, si Etienne m’avait rejeté ?

A présent plus rien de tout cela ne comptait, ce que j’étais censé lui apporter n’était plus de l’ordre du devoir. C’était d’une autre nature sans que je puisse en donner de définition répondant à une logique raisonnable. Un lien fait de mystères nous unissait. Seulement être ensemble suffisait à un bonheur que nous ne voulions pas nous expliquer. Une confusion de sentiments bousculait en moi toute notion de rationalité. Partir garder sans lui me faisait culpabiliser, me rendait coupable d’une lâcheté ou d’une fuite  dont la conséquence douloureuse était de nous rendre orphelin l'un de l'autre.

Lui, sans le vouloir, me privait de tout ce que j’aurais souhaité lui faire partager de mon expérience. Celle de la montagne que je pratiquais par instinct et grâce aux connaissances acquises depuis plusieurs étés. Lui parler de l'Ardèche de mon Père qui, par filiation, coule dans mes veines. En effet, pour qu'il ne soit pas jaloux ou malheureux, je m’obligeais à lui taire les rencontres qu'il m’arrivait de faire au détour des chemins, à lui cacher la construction de ma cabane dans le grand fayard du ruisseau Monge.

J’aurais tellement voulu l'avoir près de moi le matin où j’ai surpris ce jeune chevreuil jouant avec sa mère à l’orée du bois du Travers. Les parties de cache-cache que j’engage parfois avec les écureuils dont la ruse et la malice font de moi un mauvais perdant, l’amèneraient sans doute à rire à mes dépends. Je me refusais de courir après les cailles pourtant nombreuses sur les éteules des récentes moissons pour ne pas le trahir d’un plaisir pris sans lui.

Toutefois et plus forte que mes résolutions, l’envie et le besoin de me défouler m’entraînaient de temps en temps à oublier Etienne pour m’adonner à l’un de mes plaisirs favoris qu’était l’escalade. Le Rioudu Basset, était parmi les lieux de pâture, le site idéal pour cette pratique. A cet endroit, la Loire, seulement un brin plus large qu’un ruisseau, pouvait se traverser à gué. Je laissais le troupeau, mais le gardais à vue.

Prenant pied à même l’eau, une magnifique falaise de basalte m’offrait un terrain de jeu que j’affectionnais. Inconscient ou téméraire, je grimpais sur la paroi allant jusqu’à atteindre des hauteurs que j’avais parfois du mal à désescalader. A plusieurs reprises, je suis rentré à la ferme les mains et les genoux entamés par les arêtes vives du rocher. Ce qui ne paraissait pas inquiéter les Bastides provoquait chez Etienne des attitudes curieuses. Ne pouvant plus lui mentir sur mon activité coupable, j’ai fini par lui avouer mon délit. Mes blessures pourtant superficielles l’amenaient alors à prendre soin de moi bien au-delà du rationnel. Imaginant sans doute que je venais d’échapper au pire, il m’entourait d’une tendresse débordante, me collait sur la peau des pansements aux dimensions ridicules. Après m’avoir bien chouchouté, après s’être attendri sur mon sort, d’un ton menaçant, il me faisait promettre de ne pas recommencer.  

                 

   CURIEUX MANEGE 

 

Par je ne sais quel type de négociation, à moins que cela n’ait fait partie du contrat passé avec le Fernand, Etienne obtenait que j’aie, de temps en temps, des demi-journées à lui consacrer. A sa demande, nous partions pour de courtes promenades, le plus souvent en direction du pont des Monteils. Son parapet nous servait de banc. Là, assis l’un prés de l’autre, les yeux rivés sur l’onde et sans qu’un indice ne l’ait annoncé, Etienne se mettait à égrener des propos délirants, déclamait des tirades au contenu surprenant. Il y faisait cohabiter la vie, l’amour, la mort dans un insolite désordre. Il exprimait une détresse dont la vérité me touchait au point de m’envahir. Il m’avait déjà, dans d’autres lieux, joué ce type de comédies sordides. Elles me surprenaient toujours autant au point de me paralyser de peur, à l’idée qu'il puisse mettre sa vie en danger. Un état de panique que j’avais du mal à maîtriser, l’amenait alors à prendre conscience de l’influence que ses propos avaient sur moi. Il s’interrompait brutalement. En forme d’excuse, il me jouait la scène de la repentance, du misérable qui ne sait plus où est sa raison. 

 Ses gentillesses qu'il voulait sincères n’arrivaient pas, malgré tout, à cacher le plaisir manifeste qu'il éprouvait à me mettre en difficulté. Ma fragilité dans ce domaine lui donnait sans doute le sentiment d’être fort. De ses mains aux doigts longs et maigres, il tentait d’étouffer des rires qui venaient parachever mon incompréhension quant à ses agissements. Son mal-être était sans doute responsable de ses débordements outranciers, mais il semblait en rajouter par calcul, pour gagner de ma part davantage de compassion. Sa conduite me rendait malheureux au point de le haïr. Fou de colère, je fuyais en courant, le laissant seul avec sa cruauté pour compagne. Toutefois, et bien que décidé à ne plus céder à ses habituelles suppliques, je revenais à lui. La peur d’être réprimandé par les Bastides en était l’une des raisons. L’autre était la crainte qu'il me rejette. Ambiguïté d’une relation où le choix d’une décision ne répond plus à aucune logique, encore aurait-il fallu qu'il me soit autorisé d’en prendre une !

Fort heureusement il n’en était pas ainsi à toutes nos sorties. Sans doute conscient du mal qu'il me faisait et travaillant à un meilleur contrôle de ses agissements, il m’épargnait ses malices pour quelque temps. A contrecœur mais pour marquer ma détermination à ne plus vouloir subir, je m’obligeais à devenir distant. Ma conduite le peinait et le désintéressement que je lui manifestais l’affectait de manière visible. Je résistais pour ne pas me laisser influencer par son regard de chien battu. Je me faisais violence pour m’imposer une attitude d’attente, pour qu'il soit le premier à céder, le premier à engager le pas d’une réconciliation qui viendrait mettre fin aux souffrances que l’on s’infligeait mutuellement.

Drôle de sort que la vie faisait subir à Etienne, drôle de scènes que certaines situations me contraignaient à jouer et dans lesquelles, pour me protéger, je marchandais les termes de la concorde.

Les journées se succédaient, chacune avec ses surprises, Etienne orchestrant pour moi des rôles à lui jouer. Je pouvais également devenir le complice des farces qu'il faisait au Fernand en lui cachant sa casquette que le pauvre homme cherchait en jurant comme un païen, alors que la Victoria le traitait de tous les noms d’oiseaux en l’accusant ne pas savoir où il rangeait ses vêtements.

Le soir, dès la fin du repas, pour échapper aux soirées monotones du couple, nous partions dans notre chambre. Un clin d’œil discret où un mouvement de tête d’Etienne me donnait le signal pour me lever de table. J’obéissais en lui emboîtant le pas. Je ne savais pas lui dire non et puis la veillée avec le Fernand et la Victoria n’avait rien de folichon. Ils se parlaient entre eux d’affaires à régler, de la batteuse à retenir pour la moisson à venir. Ils étaient dans leurs soucis que générait le quotidien. La journée finie, le repas servi, faisaient qu’ils nous oubliaient.

Sans signe avant-coureur, allongé sur son lit et selon son humeur du jour ou les douleurs qui lui tordaient le corps, Etienne me parlait. Il passait d’un discours allant du coq à l’âne, de rires convulsifs à des sanglots qui me laissaient sans voix. Je me trouvais, malgré moi, embarqué dans ses tristesses, dans le tourbillon de sa vie fantasmée, nourrie de projets et de plaisirs étranges pour moi. Il se livrait sans pudeur, lui qui pouvait être poli et délicat, utilisait alors un vocabulaire répugnant.

Le lendemain était un autre jour, il était à nouveau celui que j’aimais, gentil et prévenant. Confiant dans l’amour retrouvé qu'il portait à la vie, heureux de me savoir à ses côtés, il devenait un autre Etienne. Tout changeait l’ambiance et l’humeur étaient à la fête et là, l’œil coquin, il m’exposait sa collection de photos de filles nues dont il commentait les formes et les contours de propos croustillants. Il en parlait avec une jouissance non dissimulée et une agitation que mon niveau de discernement n’arrivait pas à justifier. Après s’être abandonné sans retenue, son calme retrouvé, il me faisait promettre de n’en rien dire aux Bastides. Je découvrais ce déballage, cette débauche virtuelle les yeux grands ouverts. Rien de particulier ne me déplaisait si ce n’est l’évocation de certains actes exprimant des désirs qui me dépassaient alors…...

La Victoria et le Fernand appréciaient notre bonne entente. Ma présence leur enlevait le poids d’un accompagnement qui, de toute évidence, était devenu difficile à gérer pour eux. Je remplissais auprès d’Etienne le rôle du chaînon manquant à ses besoins de partage.

Moi, je m'immergeais petit à petit dans une relation riche de ce que j'apprenais des malices d'Etienne, de sa maladie, de sa vie d'enfant unique, de son milieu si différent du mien. J'apprenais de lui ce que m'apportait une éducation au langage châtie quand le mal  qui lui tenaillait habituellement les os le laissait en paix, le ramenait à une condition de vie presque heureuse. Ses tenues vestimentaires étaient d'un luxe que je découvrais, au même titre que je voyais pour la première fois une vraie trousse de toilette. Ce qui était naturel pour lui et qu'il qualifiait de légitime, m'apparaissait venant d'un univers dont je ne m'imaginais pas pouvoir un jour côtoyer. Il me parlait de la ville, de la sienne, de Marseille, qui tout en étant qu'à une centaine de kilomètres de la campagne où j'habitais alors, me paraissait inaccessible. IL me parlait de théâtre et de cinéma et autres salles de spectacles dans lesquelles ses parents l'accompagnaient selon son gré. Je l'écoutais, les yeux pétillants de convoitise me raconter ce qui faisait son quotidien et dont la connaissance que je pouvais en avoir avait été puisée dans un live de contes pour enfants.

    ...........................................................................................................................................................//

 

  Dans la troisième partie 

 //......Ma mission auprès d'Etienne, les diverses  tâches attenantes et liées au bétail,  mon poste de vacher, tout cela m'était devenu familier. Contrairement à mes débuts, aucune de ces exigences ne me pose à présent de problème, y compris la toute dernière, celle du partage de "" la salle de bains ""  !!!!!!

 

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 22:04

                           Récit tiré d'un chapitre de : "Lettre à Jules"    

 

                Lettre à Jules

 

                                                              Préambule,

 

Je ne sais pas ce qui m'habite à vouloir sans cesse revisiter le temps. A vouloir poser mon regard sur mes chemins d'autrefois. Un besoin irrépressible m'entraîne en direction des lieux et des événement où se niche mon enfance. La nostalgie de ce passé n'est pas le moteur de mon projet, bien qu'à certains égards j'en ai gardé de bons souvenirs. Quelle curiosité, quelle raison me conduisent donc à vouloir repenser ce que fut ma jeunesse.

Aujourd'hui je le sais et j'en connais la nature. J'éprouve comme un devoir, l'envie de te raconter des histoires, de celles qui, pour les développer, demande un peu plus de temps que ne dure un feu de cheminée........//

.....// Depuis trois ans déjà, je ne participais plus à la fête de mon école. Je rendais en toute discrétion mes livres fin Juin au Maître, avant de partir pour trois mois au fin fond de l’Ardèche, loué par mon Père à une famille paysanne comme vacher.

Jules, je ne peux pas te faire traverser mon histoire sans revenir sur l’un de mes séjours en montagne où durant tout l’été, je devenais le gardien d’un petit troupeau comme en possédaient les fermiers du haut Vivarais. Il me tient à cœur de flâner à nouveau sur les pourtours du lac d’Issarles pour te parler d’Etienne. Rencontre hors du commun par sa dimension, par ses appels, par tout ce qu’elle a alimenté durant cette estive. C’est reparti pour l’un de ces voyages qui nourrissent de leur substance ce qui empêche l’oubli.

Les travaux des foins mobilisaient les paysans dès les premiers beaux jours. Des garçons montaient alors de la plaine pour remplacer les hommes et les femmes qui habituellement gardaient leur bétail. Les enfants des familles pauvres, ceux de l’assistance publique ainsi placés, bénéficiaient d’une nourriture de qualité qui, à la sortie de la guerre, faisait encore défaut dans bien des maisons et dont la notre ne faisait pas exception. Le changement d’air dont les vertus m’étaient largement commentées, m’amenait à obéir à une forme de dévouement. A la fois pour le service rendu auprès de la famille qui me recevait, également pour mes parents qui n’avaient pas à me nourrir durant cette période !

--C’est pour ton bien, me disait mon Père !--

Le recrutement se faisait par relation et en toute confiance, c'est-à-dire sans recherche particulière quant aux personnes à qui nous étions confiés. Je note cela pour l’information, rien pour ma part ne viendra mettre en doute l’intégrité de mes familles d’accueil, mais il est vrai que ces arrangements se faisaient sans formalité ! Il s’agissait d’un contrat passé à l’amiable. Les adultes s’entendaient sur la durée de la prestation et les conditions de dédommagement pour l’activité fournie. Ainsi libérés des contraintes de garde en juillet, août et septembre, les seuls trois mois estivaux dont bénéficient généralement ces plateaux ardéchois, les fermiers pouvaient se consacrer librement au stockage de nourriture pour le bétail, aux moissons et autres travaux des champs et de jardinage. 

 

                                         RENCONTRE INSOLITE

 

1951, je me revois sur le sentier du Caîre, maigre, l’allure chétive, usant de mon bâton pour dompter quelques chèvres récalcitrantes qui refusaient de rejoindre leur enclos. L’empressement m’anime, j’éprouve le fort besoin de rejoindre au plus tôt Etienne mon ami, mon grand frère avec qui je partage une amitié d’enfant, de garçon. Une amitié singulière.

Je vais sur mes treize ans. Je souffre de me voir marqué des séquelles d’une guerre qui m’a affamée, me faisant grandir trop vite et brûlant sur son passage les étapes d’une jeunesse tronquée. L’idée de partir pour respirer l’air pur et boire sans restriction un lait riche de toutes ses matières grasses n’arrivait pas, tout au moins pour un temps à me consoler de la séparation. Depuis des années, je monte en estive, je suis un vétéran de ce type d’expédition au pays des Pagels et malgré une certaine expérience, j’appréhende ce nouveau départ.

J’ai déjà fait plusieurs séjours dans la vallée du Lignon et, aujourd’hui, sans qu'il me fut me donné d’explication, je suis changé de famille d’accueil, je suis envoyé chez les Bastides au pied du barrage de La Palisse.

Chez les Chambon, ceux d’avant j’avais mes marques, mes habitudes. Je faisais partie de la maison. Cette décision de me placer ailleurs va m’obliger à tout recommencer. Je vais devoir me familiariser à ces nouvelles gens et à un environnement qui m’est étranger.

Ce qui ne changera pas, c’est le voyage. Depuis le temps, je le connais, le car des Ginhoux qui monte à Aubenas, j’en ai essuyé tous les sièges. Après ce sera différent, il va falloir s’enfoncer plus loin dans la montagne par un changement de cap en direction du lac d’Issarlès via Saint-Cirgues-en-Montagne. Comme à chacun de mes départs mon Père m’accompagne.

Le Fernand Bastides nous attend dans le bistrot près de l’ouvrage en construction qui, accessoirement, fait office de relais pour les voyageurs allant plus loin. Il est attablé devant un verre vidé sans doute depuis longtemps, vu l’impatience qu’il manifeste sans discrétion. Une poignée de mains échangée avec mon Père, un regard à peine appuyé en ma direction, sont les premiers souvenirs que je retiens de mon arrivée.

Le sentier, tout en descente dans sa première partie, se faufile entre un bosquet de jeunes fayards et les berges de la Loire. Nous passons sur un joli pont de pierres après lequel, un raidillon, nous amène à la ferme des Renards. Juchée sur un promontoire surplombant le fleuve naissant, elle apparaît massive derrière sa façade  à la couleur grisâtre. D’immenses frênes font office de rempart à la Burle réputée violente et froide durant la période hivernale. Victoria, la maîtresse des lieux nous est présentée sans beaucoup d’élégance d’un signe de la main par notre accompagnateur. L’accueil s’est limité à quelques formalités d’usage. 

  Ardèche à vélo. La Loire naissante.

                                                  La Loire naissante

 

Pas de temps perdu en discours de convenance, les gens de la montagne ne sont pas causants. Il faut dire que des gamins comme moi, ils en ont déjà reçu une bonne dizaine depuis le début de la guerre. La question ne semble pas se poser quant à savoir s’ils savent s’y prendre avec les petits. Alors par vocation, par charité chrétienne, mais peut-être aussi pour tromper leur solitude, ils offrent l’hospitalité à ceux qui, comme moi, ont du mal à se relever des restrictions alimentaires tristement communes à la population de cette époque.

Après que me fut proposée une boisson sucrée et dont le goût m’est resté inconnu, je suis invité à suivre la Victoria en vue de mon installation. L’accès se fait par l’extérieur. D’un pas que j’ai du mal à tenir, elle me guide en direction d’une grande porte comme il s’en voit encore à l’entrée des granges du pays d’en haut. A l’intérieur de ce qui est le fenil, une pièce construite en planches, coincée entre les murs d’angle et la solide charpente du toit, va être ma chambre. Contrairement au reste de l’habitation, sa réalisation est récente. Le bois est encore brut de scierie.

Du fourrage entreposé à même les cloisons exterieures, distille des senteurs estivales. Deux lits sont disposés côte à côte. Une table chargée de cahiers et de livres scolaires signale la présence d’un autre enfant dans les lieux. Des images pieuses tapissent une bonne surface des murs. Un Jésus en cire emprisonné sous une cloche en verre trône sur une étagère. Il sourit. Un autre crucifié sur un bois doré suspendu à mi-hauteur est disposé entre les deux couchages. Il parachève une décoration que je trouve curieuse. 

C’est une surprise de ne pas me savoir seul à la ferme. Rapidement mille idées me traversent l’esprit. Je suis heureux sans raison précise à part celle de savoir qu’un autre enfant, probablement de mon âge, se trouve ici avec moi. Je pense en particulier aux soirées que je n’aurai pas à passer en tête à tête avec le Fernand et la Victoria. Je sais par expérience avoir à répondre à des questions, en particulier les premiers jours. Ils ne savent rien ou pas grand-chose sur moi et sur ma famille. Il y a assurément chez les Bastides de la curiosité à satisfaire. C’était comme cela ailleurs, rien de méchant mais un besoin de savoir. Parler était également une façon de se montrer sociable. Ils le savent, les débuts sont souvent difficiles alors il faut remplir le temps pour apaiser les inquiétudes du nouveau venu.

Ce devrait être différent avec mon voisin de lit. Echanger, bavarder avec lui ne devraient pas me poser de problème. Quel bonheur à l’idée d’avoir un compagnon. Je veille à ne pas le montrer mais je suis impatient de le voir. La Victoria ne me dit rien de lui et moi je n’ose pas poser de question à propos du lit vide.

Mon esprit s’emballe au point d’en oublier que je suis là pour tout autre chose que pour m’amuser. Les années précédentes chez les Chambon et ailleurs, je n’avais personne avec qui jouer, alors, je m’employais à accomplir toutes sortes de besognes pour tromper mes tristesses. Ici, je veux espérer autre chose, cette présence change tout..

Sans même avoir rencontré ce voisin de lit, car dans mon esprit il ne pouvait s’agir que d’un garçon, j’imaginais déjà des plans pour nous sortir du quotidien, pour fuir ce qui avait été ma solitude des estives précédentes. Pourquoi ne pas envisager d’être ensemble pour garder le troupeau, pour travailler le jardin ou faner ? Après tout pourquoi les Bastides auraient-ils accueilli deux enfants pour la saison, avec la volonté de vouloir les séparer ?

Un garçon s’avance vers moi avec lenteur. Il paraît sortir de nulle part. Son allure est étrange, sa démarche hésitante. Il me dévisage avec une curiosité troublante allant jusqu’à m’obliger à baisser les yeux. J’éprouve un sentiment de gêne comme si j’étais soumis à une évaluation de ma personne pour je ne sais quelle sélection. Je reste hébété, non par le fait de la  rencontre, d’ailleurs elle était prévisible et personnellement vivement souhaitée. C’est la façon dont elle a été préparée qui est surprenante. Un cérémonial surréaliste a entouré cette présentation dont la mise en scène n’a pu se réaliser qu’avec la complicité du Fernand. Le prétexte annoncé de vouloir me montrer l’enclos réservé aux agnelles était un scénario monté de toute pièce.

La sente pierreuse qui conduit à la bergerie est tapissée de pettes de brebis. Au fond du chemin se dresse un hangar recouvert de tôles rouillées duquel s’échappent des bêlements continus. Quelle malice a pu habiter ce garçon et cet homme pour choisir un décor pareil ? J’avoue ne pas comprendre.

Plus tard, seule la personnalité fantasque d’Etienne donnera un sens à un choix qu’il a voulu m’imposer.

Etienne n’est pas habillé comme un garçon de la campagne. Avec son costume d’un blanc immaculé et ses mocassins vernis noir ébène, il se singularise dans le décor de bouseux qui l’entoure. Un léger sourire marque une intention d’accueil poli. Contrairement à ce que je dois lui renvoyer en terme d’image, mon regard ne se voulant plus généreux, il ne paraît pas étonné de me savoir en ces lieux. Assurément, il connaît l’endroit. Il montre des signes qui ne trompent pas. Sa familiarité avec le Fernand ne fait pas de doute, l’aisance, la complicité qu’ils affichent dans leurs comportements les trahissent.

Sans que j’en comprenne la raison, il manifeste de la difficulté à pouvoir continuer. Il s’arrête vacillant. Essayant d’être le plus naturel possible, je m’avance vers lui. Je me trouve désarmé devant ce garçon au visage étrangement pâle. Il n’est pas tout à fait un adulte mais déjà plus un enfant. Il tend une main décharnée devant laquelle je ne peux contrôler un moment d’hésitation avant de pouvoir, à mon tour, avancer la mienne qu’il me serre avec autorité. Un visage aux traits surprenants entourent des yeux sombres. A présent, un regard curieux semble faire un inventaire de ce qu’il découvre, de ce qui semble lui être offert, de ce que je suis.

Rencontre dont je n’avais pas prévu le côté insolite, pas plus que je n’aurais pu imaginer l’ambiance théâtrale dans laquelle elle s’est déroulée. Quelle idée ridicule que ce spectacle préparé à mon insu où je subis le rôle d’un comédien désarmé de ses répliques. Je ne sais plus dans quel ordre replacer les sentiments que je ressentis au terme de cette mascarade. Même si ces mots ne faisaient pas encore partie de mon vocabulaire, vexé et humilié, sont sans doute ceux qui s’appliquaient le mieux à la situation. J’étais déstabilisé devant ce garçon pour le moins étrange et dont rien ne m’avait laissé jusqu’alors imaginer qu’il pouvait être le camarade espéré. J’avais déjà croisé dans ces montagnes perdues des garçons de ferme aux comportements bizarres, généralement des simplets. Mais la surprise était toute autre, cela était évident, il ne pouvait être là comme berger. L’invalidité qu’il présentait le rendait inopérant, incapable d’assumer les tâches pour lesquelles, habituellement, les fermiers accueillaient des enfants. Oui, j’en avais vu des drôles durant mes séjours précédents, mais jamais comme Etienne et je n’étais qu’au début de mes surprises le concernant.

L’étonnement passé,(je parle du mien), un enchaînement de propos et de gestes rassurants générèrent un climat qui apaisa mes émotions. Nous étions côte à côte à nous regarder de bas en haut, moi avec timidité et lui sans aucun embarras. Je restais muet alors qu’il me noyait de ses paroles. J’entendais qu’il était content que je sois là, que je sois venu.

A présent, je le regardais sans baisser les yeux, curieux de ce qu’il était mais aussi pour lui offrir un regard que je voulais chaleureux. La scène était drôle et touchante. Comment expliquer ce qui m’a traversé l’esprit à cet instant où, sans recul aucun, je sus être là pour lui ?

Les circonstances de ma venue, la naissance de ce qui sera notre relation, seront d’autant plus attachantes que les événements qui viennent de se dérouler ne sont pas dûs au hasard.

Etienne est un adolescent de seize ans. Malade depuis des années, il vient régulièrement chez les Bastides faire une cure de repos et d’oxygénation loin des quartiers de Marseille. Il ne supportait plus de se trouver seul face, durant des semaines, au Fernand et à la Victoria dans une relation qui lui était devenue ennuyeuse. A l’écoute de leur fils et concevant la demande, sa famille se mit en quête de lui trouver un camarade. L’un de ses oncles habitant notre quartier du chemin d’Arles obtint de mon Père de me changer de famille afin de satisfaire sa demande. C’est ainsi que je fus désigné à mon insu et dans une totale ignorance de ce qui m’attendait, candidat comme second des Bastides et garde-malade auprès d’un garçon en désespérance.

Il n’est plus comme les autres. Depuis quatre ans, il lutte contre une tuberculose osseuse qui le tient alité des mois durant. Une déformation de son squelette le fait légèrement boiter. Malgré ses efforts pour se tenir droit et paraître valide, je me suis rapidement rendu compte de son handicap. Mes espoirs de partager avec lui des obligations de travail et les jeux pour lesquels nous aurions pu être partenaires se perdent subitement dans un flot de regrets. Les stigmates de ses souffrances se lisent sur son visage. Il n’est pas celui que j’espérais à la découverte de ce lit vide. Je suis partagé entre la déception d’être privé de sa complicité pour partir à l’assaut des soldats de paille que représentent les gerbiers après la moisson et un sentiment de tristesse que m’inspire sa silhouette fragile et instable.

Je sens Etienne impatient. Il me manifeste des attentions, me gratifie de tapes amicales comme si nous venions de nous retrouver après une séparation que des circonstances nous auraient imposée. Il se positionne en grand frère sans domination abusive, mais je sens son autorité. Il émane de lui et de sa façon d’être, une assurance décalée du reste de sa personne qui le rend mystérieux.

Quelque chose me séduit, me fascine dans sa présentation. Il joue d’une forme de séduction faite de charme et de quête de sympathie. Ses propos dits d’un ton familier sont de nature à m’aider, à me remettre de ma surprise. Il exprime une gentillesse dont la forme ne m’est pas familière. Je suis à son écoute, captivé par un vocabulaire riche des mots que son accent du sud fait sonner d’une chaude musique.

A présent, à demi-mot la chose a pu être dite. Je viens de comprendre la raison pour laquelle je suis ici. Sans qu’il ait eu l’occasion de me choisir pour copain, je sais être là suite à sa demande formulée comme la condition à son retour chez les Bastides.

 

       Prochainement :  "Au fil des jours"  apportera une suite à notre histoire

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 17:11

 

                                                                                                                                       2009 photos diverses 185

                                                                             

 

                     Les décennies qui depuis lui ont apporté des cheveux blancs, n’ont pas réussi à effacer de sa mémoire le souvenir du chemin qui la mena à sa nouvelle maison. Les pierres de son revêtement lui meurtrissaient les pieds à chaque pas, les semelles usées de ses chaussures ne lui assurant plus depuis longtemps une marche confortable.

C’était un soir d’automne de 1918, peu avant la Toussaint. La nuit s’annonçait de bonne heure. De grands arbres projetaient sur le sentier des ombres menaçantes. Leurs ramures rendues squelettiques par les premiers frimas, dessinaient sur le sol des formes bizarres. Ces silhouettes fantomatiques ajoutaient une raison supplémentaire à l’inquiétude qui tourmentait la fillette. Une brume humide s’élevait au dessus des Lonnes. Le vent qui la poussait en rafales s’infiltrait par gouttelettes à travers sa tenue de coton aux couleurs délavées. Elle ne pouvait retenir les convulsions qui la faisait trembler. La peur et le froid ralentissaient sa marche. Décidément, rien n’était fait pour lui apporter un apaisement secourable. De surcroît, pas une parole pour lui expliquer cette sortie inhabituelle et tardive. Elle avait, à plusieurs reprises tenté de poser des questions au sujet d’un sac que sa mère portait sur l’épaule et dans lequel elle lui avait vu entasser quelques uns de ses vêtements. Sourde aux suppliques de l’enfant, les lèvres serrées, rien ne sortait de la bouche de cette femme dont ni les yeux, ni le cœur ne laissaient paraître un quelconque trouble, le semblant d’une émotion.

Elle était traînée par sa mère à une allure qui l’obligeait à courir. Sa main lui serrait fort, très fort la sienne, comme si elle craignait que l’enfant tente d’échapper au destin qu’elle lui réservait. Elle ne lui parlait pas. Son regard ne trahissait rien de particulier. Il était celui des jours ordinaires. Celui des femmes se défendant de montrer les sentiments qui les habitent. Celui dont la tendresse ou les remords n’ont pas trouvé de place dans un cœur durci par les mauvais coups du sort. La pauvreté, les hommes en qui elles ont cru et qui lâchement les ont abandonné sont largement responsables de leur tragédie. Le travail harassant et la maltraitance de certains patrons ont fini d’anéantir en elles tout sentiment d’humanité. Henriette est l’une de ces femmes, l’une parmi tant d’autres pour qui le soleil s’est levé à l’envers.

Le bout du chemin conduisait à une petite ferme dont les abords, abrités des premières gelées étaient encore fleuris de quelques marguerites blanches et de dahlias pourpres. Récemment repeints, des volets d’un bleu charrette donnaient fière allure à sa façade ocre, comme il s’en rencontre dans les campagnes de Provence.

Sans doute alerté par les pas qui crissaient sur le revêtement granuleux de l’allée, sans aboyer ce qui rassura l’enfant, un chien vint à leur rencontre. Il précédait une dame plutôt jeune en comparaison de l’apparence que donnait sa mère. Sans solennité particulière, la femme et l’enfant furent priés de s’avancer en direction de la porte d’entrée.

La dame qui les accueille jette un regard de compassion sur la fillette. Aucun mot ne lui est prononcé. Rien venant l’informer sur cette visite inattendue ne lui sera dit. Alors, se tournant désespérément vers sa mère, elle tente pour la énième fois d’obtenir une réponse à ce questionnement qu’elle n’a de cesse de répéter. Quoique innocente pour comprendre ce qui se tramait, à entendre son prénom répété à plusieurs reprises, il ne lui fut pas difficile de saisir qu’elle était de toute évidence leur sujet de conversation. Pourquoi parlait-on d’elle? Pourquoi, régulièrement en réaction à certains mots prononcés, la dame lui portait elle attention ?.

Dans un coin sombre de la pièce, quelqu'un de silencieux assiste à la discussion. Bien que la personne soit restée immobile, par instinct, par une intuition mystérieuse, par besoin de vouloir trouver une rencontre secourable, la fillette finit par croiser le visage de celle qui la regardait. Il ne s’agissait pas d’une enfant, elle était grande, bien plus grande qu’elle. Elle était la fille de la maison. Augustine, visiblement attendait cette visite et en connaissait le dessein.

Rose, a aujourd’hui 96 ans. Elle est assise à la table face à moi devant son bol de café au lait. Les années et un début d’existence difficile ne lui ont pas fait courber le dos ni perdre son affabilité. Seule sa démarche, dont la cadence est ralentie, trahit ce que sa fierté voudrait cacher. Elle est restée distinguée et présente une fière allure. Il lui reste encore, entre autres préoccupations, le souci de vouloir donner de sa personne une image qui lui fasse honneur. Si sa mémoire immédiate lui fait aujourd’hui quelque peu défaut, celle des temps anciens n’est en rien altérée. Pas plus d’ailleurs, que ne l’est son aplomb à me reprendre si par maladresse, je manifeste des doutes sur ce qu'elle révèle de son passé.

Ce matin elle me raconte son arrivée chez les Berlandier ce jour d’automne. Elle se souvient d’Augustine, qui ce soir là, sans qui lui en fut donné l’ordre s’approcha d’elle et lui prit la main.

Cette main était douce et tenait délicatement la sienne. Elle l’entraîna en direction d’un corridor. Une lumière logée dans un cercle de dentelle pendu au plafond éclairait ce qui était un long couloir. La fille parlait d’une voix sucrée. Sans doute tentait-elle de rassurer l’enfant mais ses paroles se refusaient à son écoute. Elle vivait une situation qu’elle ne comprenait pas et pourtant elle suivait sans inquiétude celle qui lui était encore étrangère à peine quelques instants auparavant. Elles rentrèrent dans une pièce joliment décorée. Elle sera leur chambre commune pour ce que va durer ce temps dont Rose se souvient.

A partir de ce jour Augustine fut sa grande sœur, et sa mère qu’elle appela maman, lui rappellent des jours enfin heureux et les souvenirs d’un amour dont elle découvrait la douceur.

Ce soir là aucun au revoir, aucune marque, aucun signe de la part d’Henriette qui reprit le chemin du retour, sans embrassade et toujours sans explication.

Au petit matin des bruits de pas sur le plancher firent s’ouvrir les yeux de la petite fille. Inhabituel réveil pour elle. Deux bras charitables tendus vers son lit l’invitaient à venir se blottir pour un moment de tendresse.

Que d’émotion pour Rose dont la mémoire la ramène dans ce qui fut ses débuts de vie. Elle en refait le chemin le regard baissé, les yeux rivés sur un livre fantôme et dans lequel elle donne l’impression d’en lire son histoire.

-Au fil du temps, dit elle, j’en oubliais les tourments qui m’accompagnèrent tout au long du trajet me conduisant à cette maison. L’affection que me porta Augustine fit rapidement écran aux souvenirs douloureux d’une rupture sans nom. D’ailleurs, rapidement je me mis à redouter le retour de ma mère qui viendrait me reprendre pour me mener je ne sais où, loin de celles qui étaient devenues désormais ma famille.

Aujourd'hui, Rose dit garder de cet abandon le meilleur de ses souvenirs d’enfance. Elle ne peut cependant toujours pas comprendre la dureté de cette mère dont elle dit qu’elle n’en fut jamais aimée.

La mère de la petite Rose n’avait pas échappé à la rigueur de la guerre et à ses conséquences. Un accident venait de lui enlever son homme, simple ouvrier mais dont le salaire, aujourd’hui, lui faisait défaut. Aucun secours sur lequel compter pour lui venir en aide. Elle était laissée à la dure réalité de son impuissance. De son incapacité a pouvoir faire face à son plus élémentaire des devoirs. Comme tous les enfants, Rose demandait une surveillance de tous les instants et sa mère n’était plus disponible. Il lui fallait à présent travailler bien au delà des quelques heures de ménage qu’elle faisait habituellement dans son quartier. Le temps à consacrer à sa fille s’en est trouvé rogné au point de devoir prendre une décision quelle ne pouvait avouer.

Si elle avait, jusqu’à présent pu en repousser l’échéance, une offre providentielle de la part d’une famille riche des alentours d’Avignon l’obligeait à se séparer de Rose. Revenant d’un voyage lointain où elle avait contracté une maladie grave, l’épouse de ce commerçant ne pouvait plus allaiter son nourrisson. Henriette ne pouvant fournir du lait pour deux, l’abandon de sa propre fille lui fut imposé par ses nouveaux patrons. En effet, il lui fut clairement dit qu’ils ne voulaient pas de son enfant.

Encore aujourd’hui, choix impardonnable pour Rose. Inacceptable pour elle d’avoir été privée du lait de sa mère au profit d’un enfant étranger. Certes elle le dit autrement, certains mots l’étouffant au point de ne pouvoir les exprimer. Malgré les décennies qui se sont écoulées, elle ne peut toujours pas faire la part des choses et le temps n’a toujours rien effacer de sa douleur.

 

 

Pour Rose, en cette année 2011, tous les jours qu’elle voit se lever sont accueillis comme un cadeau que lui offre, celui, qui sans le nommer, se doit de patienter avant que n’arrive le temps des éternités. Avant même de s'asseoir à table pour y prendre son petit déjeuner, elle s’approche de la fenêtre de la cuisine et fait l’éloge du bonheur qu’elle éprouve à découvrir ce qu’elle appelle son jour de plus. Dans un rituel, un salut qu’elle semble vouloir adresser à la vie, elle s’émerveille à voir les oiseaux, les tourterelles venir manger les miettes de pain qu’elle a jeté la veille pour eux dans le jardin. L’ambiance de sa journée semble dépendre de cette visite que ces volatiles lui devraient.

Dès le lever, elle parle comme pour rappeler sa présence, mais également et sans doute, pour s’assurer de ses restants de mémoires. Au début de son arrivée dans la maison que nous partageons suite à quelques problèmes d'autonomie, se tournant vers moi pour une invitation à l’écouter, elle me récitait selon son humeur les vers d’une poésie anciennement apprise. D’une voix fluette, enfantine, les paroles d’un texte que je découvrais s’enchaînent sans hésitation. Bien articulés, le ton mélodieux comme le voulait certainement sa maîtresse d’école, le regard porté en direction des volatiles, elle déclame:

-Viens petit oiseau, vois la cage que j’ai préparé pour toi, l’hiver va arriver et tu vas avoir froid.

Pour la répartie, elle prenait alors et dans l’instant qui suivait, le rôle de l’oiseau. D’un son de voix qu’elle pinçait, la tête légèrement inclinée en signe d’allégeance et de remerciements, elle se répondait à elle même d’un ton affable mais ferme.

-Mon humble nid me sied bien mieux que ta cage pourtant jolie. Ma liberté vaut bien mieux qu'une attention polie.

Ensuite, sans transition, lentement elle allait s’asseoir. Par des gestes appuyés, une tartine à la main avec laquelle elle ponctuait certains mots, elle partait alors dans ses souvenirs.

A l’écoute d’un monologue, marqué par endroit d’un ton empreint de tristesse, elle me fait visiter son passé. De façon récurrente, elle évoque celui de ce soir fin octobre où sa mère, sans aucune marque de tendresse, sans explication, la laissa à celle qui pour un temps allait devenir sa nourrice.

Il ne m’est plus nécessaire, depuis longtemps, de mettre en route un questionnement approprié pour la voir repartir dans son monde, celui de sa jeunesse.

Quotidiennement, dès levée, après quelques politesses échangées, après s’être assurée que les moineaux et autres mésanges font honneur à leur pitance, tout naturellement commence un nouveau récit. Certains d’entre eux sont des redites, soit pour en marteler l’importance qu’ils ont représentés pour elle, sans doute également par défaut de mémoire. Alors, s’apercevant d’un sourire que j’ai quelquefois du mal à cacher, elle s’interrompt.

-J’ai compris dit elle, je suis encore dans la répépille.

Par le biais d’une pirouette linguistique dont elle seule en connaît la signification, elle trouve une liaison qui la fait rebondir sur un enchaînement d’anecdotes qui veut faire oublier son lapsus. A ces occasions, ses yeux bleus trahissent un sentiment de gène qui me fait culpabiliser. Elle s’en prend à sa fichue mémoire qui lui joue à présent des tours pendables.

-Il fait mauvais se faire vieux, auquel elle s’empresse d’ajouter avec malice .

- Mais après tout, ne vient pas vieux qui veut !

Des commentaires originaux s’en suivent sur les conséquences que lui cause son âge mais dont elle veut en avoir oublié l’addition. En effet, si elle peut me donner sans hésiter sa date de naissance, elle se refuse à croire comme étant correct le résultat de l’opération que je lui donne pour le déterminer.

Le détail n’est sans doute pas sans importance pour elle mais il m’interpelle au delà du fait de la coquetterie. A la voir rebondir par ailleurs dans un discours qui parait à propos et fort cohérent, je me demande ce que signifie cette négation dont elle sait assurément que je n’en suis pas dupe. La fierté qui la caractérise encore aujourd’hui l’amène sans doute à vouloir me montrer qu’elle veut rester maîtresse de cette horloge qui veut lui compter le temps. La logique impitoyable de l’arithmétique deviendrait elle imperméable à sa volonté au point de vouloir en contester la brutalité des chiffres ?.

Rose aujourd’hui ne compte plus selon la règle établie, peu importe. Elle s’en tient à apprécier les jours qu’elle voit se lever et les visites d’affection que lui apportent sa famille .

Si la traversée de certains épisodes de sa vie lui fut douloureuse. Si par besoin d’en révéler son histoire elle veut que l’on sache la souffrance qui fut la sienne sur ce chemin dont elle ignorait le bout, elle sait en tourner la page. Elle reste habitée d’ivresse. De celle qui nourrit d’espoir le cœur de ces femmes qui ont su garder le meilleur pour gage d’avenir.

 

* Histoire publiée en mai 2015, dans un livre comportant 7  récits, sous le même titre que cet article.

 

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 20:45

 

 

 

                                  Bonjour maîtresse,

 

                               

                                   Dossier-rallonge 0951[1]

 

                         C’est, mais tu sauras me le pardonner, de ma patte un peu maladroite que je t’écris de la pension à laquelle tu m’as confié. En effet, et sans que cela soit une véritable surprise pour moi, je me retrouve depuis plusieurs jours déjà hors de mes lieux habituels.

       C'est le coeur serré que j'ai entendu le chahut qui a précédé ton départ. J'espérais, j'attendais secrètement ta venue pour une dernière visite. Certes, à la porte de mon local où tu m'as accompagné pour la nuit, j'ai bénéficié de plein de tendresse de ta part. Tes accolades m'ont rassuré quant à ton affection, mais j'en aurais voulu davantage encore. Aujourd'hui, avec le recul et compte-tenu de la relation qui nous unit, je peux comprendre ta difficulté à devoir vivre des au-revoirs qui n'en finissent pas.

         Je suis logé chez un couple d’humanoïdes de ton espèce qui fort heureusement ne me sont pas étrangers. Le détail est important, il me rassure quant à la relation que je leur connais avec mes semblables.

 

                                                        3

 

       J’avais beau m’y attendre, mais cela me fait tout chose d’ouvrir les yeux dans une maison sans bruit, sans vie. Tout drôle de me trouver orphelin de toi. Je ne connaissais pas cet état, ce sentiment qui rend triste, qui me fait des boules dans l’estomac, qui fait que je me sens perdu. Je sais que je ne devrais pas t’écrire tout ça, mais je ne peux m’en empêcher. Après tout c’est ce que je ressens au plus profond de moi et autant que tu le saches.

      De mon nouveau logement, petit à petit les discours que tu me tenais ces jours derniers avec un timbre que je ne te connaissais pas, trouvent leur place dans ce qu'il est convenu d’appeler ma tête de chien. En effet, le ton n’était pas celui des jours ordinaires où tu me laisses pour conduire à l’école ou à leurs activités, ceux que tu appelles familièrement tes enfants. Il n’était pas le même que celui m’expliquant tes absences passagères. Non, il sonnait d’un autre accent.

      Depuis quelques temps déjà je reniflais chez toi un changement d’attitude à mon égard. Non pas qu'habituellement tu manques d’attention à mon adresse, mais le détail ne m’a pas échappé. Tu te faisais encore plus câline qu'à l’habitude. Bref, je ne te trouvais plus la même. Je n’allais pas m’en plaindre après tout, les caresses ne sont pas faites que pour les humains !!!.Cependant, et sans être devin, je flairais ce type de débordement comme une manigance me laissant pressentir que quelque chose aller se passer.

 

                                                   5

 

      Tu me parlais à nouveau comme si j’étais un tout jeune chiot alors que j’ai grandi. Tu m’expliquais qu’il allait falloir que je comprenne que dans la vie il y a parfois des situations que tout chien doit pouvoir entendre. Avec un vocabulaire choisi, sans cesse tu cherchais à vouloir te justifier, développant un discours dont la subtilité me passait largement au dessus des oreilles. Je revois ta bouche en cul de poule me déroulant des propos tournant autour du pot pour différer ce que tu vivais sans doute comme une décision qui t’était douloureuse à prendre. Ce sentiment d’égard t’honore et je t’en fais compliment par quelques aboiements se voulant de tendresse.

      Depuis ton départ, je vis donc cette expérience de chien pensionnaire. De chien devant essayer de déchiffrer le type de fonctionnement de mes nouveaux maîtres. Devant trouver comment donner le change afin de ne pas passer pour un ingrat auprès de mes accueillants. Ceci dit, je n’ai pas à me plaindre de mon sort car dans la rubrique des chiens délaissés, je lis des choses horribles à leur sujet. Foule d’événements les concernant me font froid sous les poils. Combien de mes frères et sœurs sont lâchement abandonnés dans la campagne ou laissés sur les aires d’autoroutes en période estivale par des vacanciers sans scrupule. Combien d'entre eux courent désespérément après la voiture dont ils viennent d'être éjectés sans ménégement dans l'espoir que le répentir en fera stopper le coupable. Savoir par ailleurs que ces mêmes personnes, reprenant  leur vie familiale et professionnelle les congés terminés se croient respectables me hérisse le poil d'indignation.

      Non, mon sort reste enviable et de plus il me fait découvrir la vie autrement. D’ailleurs, avant de continuer mon aboicriture et pour te rassurer sur ma condition, je tiens à te dire que les personnes qui s'occupent de moi le font avec gentillesse et me traitent correctement.

       Dans la maison où je suis hébergé ils sont deux, un mâle et une femelle. Le mâle est le plus âgé. C’est lui qui est venu le lendemain de ton départ me retrouver à notre maison où j’ai passé la nuit. Il m’a conduit pour un quart d’heure de promenade comme convenu avec toi. Puis, comme tu m’en avais averti, il devait repartir chez lui et ne devait revenir que le soir pour me reprendre en charge, me faire manger et puis…. tout le reste.

       Donc, et selon l’entente me concernant, après ma sortie de mise en forme pour la journée il devait me mettre dans mon enclos où je devais y rester jusqu’au soir dans l’attente de mon second repas et de ma promenade tardive. Pour les nuits, c’était d’accord, je devais les passer à garder la maison.

        Tout ça, je l’avais bien capté, mais tu comprendras que l’isolement dont j’allais être condamné durant la journée n’était pas fait pour me satisfaire. Tout en faisant semblant d’acquiescer à tes recommandations, sans mot dire pour que tu ne sois pas en colère contre moi, mon imagination m’aiguillait vers une recherche visant à en modifier les plans établis. Chercher une faille dans l’organisation est alors devenu mon cheval de bataille. Je me devais de trouver la fêlure qui changerait le cours des choses,  la lézarde à saisir comme opportunité afin d’amener l’homme à penser autrement,  à aller contre l’ordre que tu avais établi. A priori ton raisonnement était louable car il voulait épargner d’un maximum de contrainte mes nouveaux maîtres, mais pour moi cela m'était insupportable.

      J’avais imaginé plusieurs scénaries pour inverser le cours des choses. Cependant ma recherche ne fut pas longue. Dés les premiers instants de notre rencontre, mon œil et mon nez ont repéré la faiblesse de l’homme sur laquelle il fallait que j’insiste. Je ne l’ai pas vu à l’aise dans le rôle qui lui était demandé de jouer. L’idée de devoir me laisser sans les attentions qui me sont habituellement portées par toi et tes petits le rendait malheureux. Ces choses là, un chien les sent.

      De mon côté, je me suis appliqué à tenir les promesses dont tu m'as donné conseil. Pour ma balade de santé, la consigne d’accepter la laisse sans rechigner, je l’ai tenue sans la moindre opposition. Bien informé sur la sensibilité du personnage, je ne me suis pas privé de jouer le grand jeu et d'en rajouter dans le registre des mamours.

      Ma détermination à vouloir obtenir ce qui restait prioritaire pour moi, c'est dès le premier retour de ma sortie promenade que je mis en route le projet de ma manigance. D’instinct ou de malice, je ne saurais te le dire, je me suis mis à l’arrêt devant l’une des portières de sa voiture. Je l’ai entendu marmonner un discours à peine balbutié.

      Bien qu'inaudible pour moi, je me sentis concerné. Restant fidéle à ma marche à suivre, je suis resté planté devant son véhicule comme un santon. Saisissant le moment opportun, j'ai ensuite sorti mon jeu consistant à diriger vers lui ce regard que tu me connais et avec lequel souvent je te fais craquer. L’homme, je le remarqua fut touché au cœur par mon œil implorant. Mon regard faisant office de sésame fit s’ouvrir l’auto dans laquelle il ne fut pas nécessaire que l’on m’y poussa pour y monter ! L’homme était vaincu. L’idée de me laisser pendant des heures avec pour seul compagnon un chagrin que je ne lui cachais point, suffit à lui faire baisser pavillon.

 

                                                        4

 

      À partir de ce jour, comme un rituel que j’orchestre d’une patte de maestro, tous les matins je rejoue ma scénette de chien déprimé ce qui dorénavant m’assure de cette attention particulière.

      Cependant, au matin du second jour en voulant jouer au malin, un moment d’égarement a failli tout foutre en l’air. Après m’être assis sur son ordre et après avoir croqué le biscuit pour m’en remercier, la fantaisie me prit de me barrer en courant avant que mon nouveau maître n’eut le temps de me passer le collier pour ma promenade. Je ne te dis pas tout ce que j’ai entendu. Disons pour rester poli que je me suis fait gronder fort. Heureusement pour moi, l’homme n’est pas rancunier. Après le sermon de circonstance, je fus invité à monter dans sa voiture. Cependant un détail me mit la puce à l’oreille quant à la leçon qu’il voulait me faire entendre. En effet, c’est dans le coffre et non sur un siège que je fis la route pour rejoindre son chez lui!

 

                                            Dossier-rallonge 0962[1]

 

      Sur le chemin de ma promenade, ce matin j’ai eu droit au cinéma de celle qui veut faire copine avec moi. Oui, tu la connais, c’est cette jolie chienne habillée d’une robe noire et blanc qui me fait du gringue depuis quelques temps. Bien sur qu’elle me plaît, mais depuis que tu es partie loin de moi je n’ai pas le cœur à batifoler. Je fais des efforts pour ne pas lui être désagréable et afin de ne pas compromettre, pour les jours à venir, l’espoir d’une conclusion heureuse à notre histoire. Elle ne comprend pas qu'en ces temps où je ne tourne pas bien rond dans ma tête. Elle me barbe. Je fais semblant d’être fringuant, mais je te le dis maîtresse, le cœur n'y était pas!

 

                                          Dossier-rallonge 0963[1]

 

      Déjà beaucoup de temps passé sans tes mamours à toi et ceux de la petite fille qui m’appelle Ninou. Je ne veux pas te faire culpabiliser, mais dis moi, c’est quand que tu reviens ? Je sais que tu es partie portée par ce grand oiseau et je me fais du souci quant à savoir s’il va retrouver le chemin de ta maison.

      J’occupe mes journées pour moins languir. Des jouets ont été mis à ma disposition, un ballon et des peluches me permettent de me distraire. Une très vieille dame, que je n'avais pas remarqué au tout début de mon arrivée dans cette maison, passe son temps à me faire des discours au point de penser qu'elle me prend pour un autre. Elle me donnait, par ignorance, mais au détriment de ma santé, quantité de sucre en  récompense de ma patiente à l'écouter au point de devoir lui cacher le..... sucrier 

       Afin que je ne me sente pas exclu de leur quotidien, rapidement j’ai eu la permission de rentrer dans leur grande niche, car ici la chaleur y est caniculaire. J'apprécie le bénéfice de la fraîcheur du carrelage sur lequel je m'étire de tout mon long. J’ai droit à plein de gâtés et tous les trois font en sorte de m’adoucir ton absence.     

 

                                              6

 

       Je ne te fais pas plus long pour aujourd’hui. J’espère que toi et la petite meute qui constituent ta famille passaient de bonnes vacances. Je vous attends avec l’impatiente de l’attachement que je vous porte. Cette séparation me fait prendre conscience de l’importance que vous représentez pour moi. J’espère également vous  manquer un peu, ce qui devrait m’assurer d’un capital indulgence lors des quelques sottises que je commets encore de temps en temps !!

                                     Je vous aime et vous fais plein de lippes.

 

                                                              Fonzy

 

 

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