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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 15:15

Récit tiré d'un chapitre de : Lettre à Jules.

    Résumé de la première partie 

 

Depuis plusieurs années déjà, je monte en estive garder un petit troupeau chez les Chambon de Chevalet, près de la Croix de Bauzon en Ardèche. Sans qu'il m'en fut donné la raison, cet été 1951, je suis changé de famille.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           Ardèche. La ferme de Chevalet

 

              La ferme de chevalet vue par mes pinceaux (Acrylique sur toile)

 

En toute logique, je m'attendais à devoir m'adapter à mes nouveaux accueillants. Chez les Chambon, j'avais mes habitudes.

Si je savais avoir à localiser les pâturages des Bastides et mémoriser les sentiers y conduisant, à me faire adopter par le chien de garde, à devoir apprendre et retenir le nom des vaches, à devoir...à devoir. En revanche, la mission qui allait être la mienne et convenue dans mon dos m'avait été soigneusement cachée.

 

                                      AU FIL DES JOURS

 

Mes journées commençaient tôt le matin. Dés sept heures, mais parfois un peu plus tard, je devais me lever pour me préparer à conduire le petit troupeau sur le lieu de pâture. Après avoir pris mon petit déjeuner avec la Victoria et le Fernand, je devais servir celui d’Etienne à la chambre. Il avait formulé cette demande auprès des Bastides en ma présence avec une marque de supériorité dont il s’autorisait souvent l’usage.

Le bruissement de mes pas sur le plancher l’avertissait de mon arrivée. Par jeu, il simulait s’être rendormi. Il attendait de moi que je le réveille. Tout en minaudant des propos flatteurs, je devais le secouer avec délicatesse. Il singeait un éveil étonné, étirant bras et jambes de détentes rendues saccadées à cause de sa maladie. Toujours rieur dans ces circonstances, les yeux pétillants de malice, il demandait à ce que je m’assoie sur son lit, puis il me ceinturait de ses bras pour me retenir près de lui. Si au début ses gestes d’affection m’étaient prodigués dans la retenue, il n’en a plus été de même dans les jours qui suivirent. De mon côté, affranchi de toute pudeur, je n’ai plus eu à jouer le jeu de la complaisance, mes élans d’estime étant désormais devenus la propriété de ce garçon pour le moins curieux.

Une amitié venait de naître comme seuls les enfants s’autorisent à les vivre. La surprise passée, l’intérêt qu'il portait à mon dévouement ont eu rapidement raison de ma crainte de ne pas être celui qu'il attendait. Etienne d’une manière théâtrale me manifestait des sentiments excessifs. Certains d’entre eux me faisaient douter de leur sincérité, mais je les acceptais comme un don non négligeable dans cet environnement où la tendresse était un luxe qui ne se pratiquait pas. Je n’avais pas envie de m’en défendre. Ses débordements me flattaient.

Il gardait la chambre toute la matinée pour travailler son programme scolaire que de nombreuses absences avaient empêché de terminer. Je le quittais la peine au ventre pour aller remplir les tâches pour lesquelles, en première intention, les Bastides m’avaient reçu à la ferme des Renards. Une autre réalité prenait alors sa place. Pour le temps de garde, je partais parfois loin et pour la journée complète vers le Sautadou ou la plaine des Baïsses. La rosée à peine séchée, bâton en main, je guidais de la voix les quatre vaches, les chèvres et les moutons, surprenant de-ci de-là des cailles s’ébattant dans les flaques laissées par les orages fréquents qui sévissent en montagne.

Au fil des jours, les séparations se sont faites de plus en plus douloureuses, en particulier pour Etienne qui voulait me garder près de lui. Il me monopolisait de façon abusive mais quand j’étais loin de lui, sa sollicitude me manquait. Je ne sais plus dire aujourd’hui s’il accaparait mon temps ou si je le lui consacrais. J’avais intégré et admis le fait que je lui devais d’être chez les Bastides. Si les débuts me firent douter d’une rencontre heureuse le concernant, il a su m’amener à une autre perception de ce qu'il était au-delà de son apparence et de ses comportements énigmatiques. Je lui vouais une forme abnégation dont le contenu restait mal défini. Je savais pourtant depuis le premier jour de notre rencontre avoir été l’objet d’une entente de laquelle j’avais été écarté. A ce sujet, encore, et quoique fugitives, des pensées pénibles arrivaient à me tourmenter. Que serait-il advenu de moi, si Etienne m’avait rejeté ?

A présent plus rien de tout cela ne comptait, ce que j’étais censé lui apporter n’était plus de l’ordre du devoir. C’était d’une autre nature sans que je puisse en donner de définition répondant à une logique raisonnable. Un lien fait de mystères nous unissait. Seulement être ensemble suffisait à un bonheur que nous ne voulions pas nous expliquer. Une confusion de sentiments bousculait en moi toute notion de rationalité. Partir garder sans lui me faisait culpabiliser, me rendait coupable d’une lâcheté ou d’une fuite  dont la conséquence douloureuse était de nous rendre orphelin l'un de l'autre.

Lui, sans le vouloir, me privait de tout ce que j’aurais souhaité lui faire partager de mon expérience. Celle de la montagne que je pratiquais par instinct et grâce aux connaissances acquises depuis plusieurs étés. Lui parler de l'Ardèche de mon Père qui, par filiation, coule dans mes veines. En effet, pour qu'il ne soit pas jaloux ou malheureux, je m’obligeais à lui taire les rencontres qu'il m’arrivait de faire au détour des chemins, à lui cacher la construction de ma cabane dans le grand fayard du ruisseau Monge.

J’aurais tellement voulu l'avoir près de moi le matin où j’ai surpris ce jeune chevreuil jouant avec sa mère à l’orée du bois du Travers. Les parties de cache-cache que j’engage parfois avec les écureuils dont la ruse et la malice font de moi un mauvais perdant, l’amèneraient sans doute à rire à mes dépends. Je me refusais de courir après les cailles pourtant nombreuses sur les éteules des récentes moissons pour ne pas le trahir d’un plaisir pris sans lui.

Toutefois et plus forte que mes résolutions, l’envie et le besoin de me défouler m’entraînaient de temps en temps à oublier Etienne pour m’adonner à l’un de mes plaisirs favoris qu’était l’escalade. Le Rioudu Basset, était parmi les lieux de pâture, le site idéal pour cette pratique. A cet endroit, la Loire, seulement un brin plus large qu’un ruisseau, pouvait se traverser à gué. Je laissais le troupeau, mais le gardais à vue.

Prenant pied à même l’eau, une magnifique falaise de basalte m’offrait un terrain de jeu que j’affectionnais. Inconscient ou téméraire, je grimpais sur la paroi allant jusqu’à atteindre des hauteurs que j’avais parfois du mal à désescalader. A plusieurs reprises, je suis rentré à la ferme les mains et les genoux entamés par les arêtes vives du rocher. Ce qui ne paraissait pas inquiéter les Bastides provoquait chez Etienne des attitudes curieuses. Ne pouvant plus lui mentir sur mon activité coupable, j’ai fini par lui avouer mon délit. Mes blessures pourtant superficielles l’amenaient alors à prendre soin de moi bien au-delà du rationnel. Imaginant sans doute que je venais d’échapper au pire, il m’entourait d’une tendresse débordante, me collait sur la peau des pansements aux dimensions ridicules. Après m’avoir bien chouchouté, après s’être attendri sur mon sort, d’un ton menaçant, il me faisait promettre de ne pas recommencer.  

                 

   CURIEUX MANEGE 

 

Par je ne sais quel type de négociation, à moins que cela n’ait fait partie du contrat passé avec le Fernand, Etienne obtenait que j’aie, de temps en temps, des demi-journées à lui consacrer. A sa demande, nous partions pour de courtes promenades, le plus souvent en direction du pont des Monteils. Son parapet nous servait de banc. Là, assis l’un prés de l’autre, les yeux rivés sur l’onde et sans qu’un indice ne l’ait annoncé, Etienne se mettait à égrener des propos délirants, déclamait des tirades au contenu surprenant. Il y faisait cohabiter la vie, l’amour, la mort dans un insolite désordre. Il exprimait une détresse dont la vérité me touchait au point de m’envahir. Il m’avait déjà, dans d’autres lieux, joué ce type de comédies sordides. Elles me surprenaient toujours autant au point de me paralyser de peur, à l’idée qu'il puisse mettre sa vie en danger. Un état de panique que j’avais du mal à maîtriser, l’amenait alors à prendre conscience de l’influence que ses propos avaient sur moi. Il s’interrompait brutalement. En forme d’excuse, il me jouait la scène de la repentance, du misérable qui ne sait plus où est sa raison. 

 Ses gentillesses qu'il voulait sincères n’arrivaient pas, malgré tout, à cacher le plaisir manifeste qu'il éprouvait à me mettre en difficulté. Ma fragilité dans ce domaine lui donnait sans doute le sentiment d’être fort. De ses mains aux doigts longs et maigres, il tentait d’étouffer des rires qui venaient parachever mon incompréhension quant à ses agissements. Son mal-être était sans doute responsable de ses débordements outranciers, mais il semblait en rajouter par calcul, pour gagner de ma part davantage de compassion. Sa conduite me rendait malheureux au point de le haïr. Fou de colère, je fuyais en courant, le laissant seul avec sa cruauté pour compagne. Toutefois, et bien que décidé à ne plus céder à ses habituelles suppliques, je revenais à lui. La peur d’être réprimandé par les Bastides en était l’une des raisons. L’autre était la crainte qu'il me rejette. Ambiguïté d’une relation où le choix d’une décision ne répond plus à aucune logique, encore aurait-il fallu qu'il me soit autorisé d’en prendre une !

Fort heureusement il n’en était pas ainsi à toutes nos sorties. Sans doute conscient du mal qu'il me faisait et travaillant à un meilleur contrôle de ses agissements, il m’épargnait ses malices pour quelque temps. A contrecœur mais pour marquer ma détermination à ne plus vouloir subir, je m’obligeais à devenir distant. Ma conduite le peinait et le désintéressement que je lui manifestais l’affectait de manière visible. Je résistais pour ne pas me laisser influencer par son regard de chien battu. Je me faisais violence pour m’imposer une attitude d’attente, pour qu'il soit le premier à céder, le premier à engager le pas d’une réconciliation qui viendrait mettre fin aux souffrances que l’on s’infligeait mutuellement.

Drôle de sort que la vie faisait subir à Etienne, drôle de scènes que certaines situations me contraignaient à jouer et dans lesquelles, pour me protéger, je marchandais les termes de la concorde.

Les journées se succédaient, chacune avec ses surprises, Etienne orchestrant pour moi des rôles à lui jouer. Je pouvais également devenir le complice des farces qu'il faisait au Fernand en lui cachant sa casquette que le pauvre homme cherchait en jurant comme un païen, alors que la Victoria le traitait de tous les noms d’oiseaux en l’accusant ne pas savoir où il rangeait ses vêtements.

Le soir, dès la fin du repas, pour échapper aux soirées monotones du couple, nous partions dans notre chambre. Un clin d’œil discret où un mouvement de tête d’Etienne me donnait le signal pour me lever de table. J’obéissais en lui emboîtant le pas. Je ne savais pas lui dire non et puis la veillée avec le Fernand et la Victoria n’avait rien de folichon. Ils se parlaient entre eux d’affaires à régler, de la batteuse à retenir pour la moisson à venir. Ils étaient dans leurs soucis que générait le quotidien. La journée finie, le repas servi, faisaient qu’ils nous oubliaient.

Sans signe avant-coureur, allongé sur son lit et selon son humeur du jour ou les douleurs qui lui tordaient le corps, Etienne me parlait. Il passait d’un discours allant du coq à l’âne, de rires convulsifs à des sanglots qui me laissaient sans voix. Je me trouvais, malgré moi, embarqué dans ses tristesses, dans le tourbillon de sa vie fantasmée, nourrie de projets et de plaisirs étranges pour moi. Il se livrait sans pudeur, lui qui pouvait être poli et délicat, utilisait alors un vocabulaire répugnant.

Le lendemain était un autre jour, il était à nouveau celui que j’aimais, gentil et prévenant. Confiant dans l’amour retrouvé qu'il portait à la vie, heureux de me savoir à ses côtés, il devenait un autre Etienne. Tout changeait l’ambiance et l’humeur étaient à la fête et là, l’œil coquin, il m’exposait sa collection de photos de filles nues dont il commentait les formes et les contours de propos croustillants. Il en parlait avec une jouissance non dissimulée et une agitation que mon niveau de discernement n’arrivait pas à justifier. Après s’être abandonné sans retenue, son calme retrouvé, il me faisait promettre de n’en rien dire aux Bastides. Je découvrais ce déballage, cette débauche virtuelle les yeux grands ouverts. Rien de particulier ne me déplaisait si ce n’est l’évocation de certains actes exprimant des désirs qui me dépassaient alors…...

La Victoria et le Fernand appréciaient notre bonne entente. Ma présence leur enlevait le poids d’un accompagnement qui, de toute évidence, était devenu difficile à gérer pour eux. Je remplissais auprès d’Etienne le rôle du chaînon manquant à ses besoins de partage.

Moi, je m'immergeais petit à petit dans une relation riche de ce que j'apprenais des malices d'Etienne, de sa maladie, de sa vie d'enfant unique, de son milieu si différent du mien. J'apprenais de lui ce que m'apportait une éducation au langage châtie quand le mal  qui lui tenaillait habituellement les os le laissait en paix, le ramenait à une condition de vie presque heureuse. Ses tenues vestimentaires étaient d'un luxe que je découvrais, au même titre que je voyais pour la première fois une vraie trousse de toilette. Ce qui était naturel pour lui et qu'il qualifiait de légitime, m'apparaissait venant d'un univers dont je ne m'imaginais pas pouvoir un jour côtoyer. Il me parlait de la ville, de la sienne, de Marseille, qui tout en étant qu'à une centaine de kilomètres de la campagne où j'habitais alors, me paraissait inaccessible. IL me parlait de théâtre et de cinéma et autres salles de spectacles dans lesquelles ses parents l'accompagnaient selon son gré. Je l'écoutais, les yeux pétillants de convoitise me raconter ce qui faisait son quotidien et dont la connaissance que je pouvais en avoir avait été puisée dans un live de contes pour enfants.

    ...........................................................................................................................................................//

 

  Dans la troisième partie 

 //......Ma mission auprès d'Etienne, les diverses  tâches attenantes et liées au bétail,  mon poste de vacher, tout cela m'était devenu familier. Contrairement à mes débuts, aucune de ces exigences ne me pose à présent de problème, y compris la toute dernière, celle du partage de "" la salle de bains ""  !!!!!!

 

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commentaires

TAULEIGNE 04/02/2012 12:47

Jackie,
Vous êtes la fidèle des fidèles à me lire et à me laisser des commentaires que j'apprécie.
Si la surprise fut grande de découvrir que j'avais été "l'objet d'un marché", cette rencontre reste parmi les plus belles au plan affectif qu'il m'ait été permis de vivre dans ce domaine.
Il faut, pour entendre la raison de cette histoire, se replonger dans la situation de l'époque,et pour ce qui concerne mon Père, dans la connaissance de ce qui était son état d'esprit. Mon Père
était généreux et serviable. Ce qui lui était demandé ne pouvait pas se refuser. Dans cette "aventure", et si son début me fut difficile, celui qui reste à plaindre, ce n'est pas moi.
A la prochaine "diffusion" pour la suite.

Marcel

jackie 04/02/2012 00:46

Bonsoir Marcel,
J'imagine qu'écrire cette histoire peu commune que vous avez véçu auprés de ce garçon Etienne, n'a pas du être simple.
Vous avez trouvé les mots justes. C'est sur qu'à cette époque là, vous mettre avec ce garçon malade et d'un autre milieu que vous,pour lui servir de compagnon, on se demande qui a eu cette
idée.
Ces vacances vous ont marqué, les souvenirs sont là en vous.
Bon week-end Amitiés jackie

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