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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 19:02

                                      REFLEXIONS

 

 

                      Livigno, nuit du 18 au 19 Juillet 1985.

 

        Ma tente est agitée par un vent qui petit à petit s’emballe. Mal tendue, la toile de la doublure battant au rythme des rafales est venue m’effleurer le visage. Me voila réveillé. IL fait très noir.

 

 

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       Je dors sous une petite canadienne achetée au Vieux Campeur. L’ensemble de mon matériel provient également de cette maison spécialisée dans le registre du vacancier itinérant. Il en va ainsi de mon mini camping-gaz, de la petite vaisselle, du pack comprenant le sel et le poivre, et de la carafette en plastic qui fait pour l’huile et le vinaigre. Il avait été plus où moins convenu que l’autonomie serait un garant pour chacun, au cas où l’un d’entre nous ne pourrait pas continuer le chemin. Le récipient me servant à boire le café du matin, parfois la soupe ou tout autre liquide, n’est autre que mon car de militaire que j’ai volé en représailles pour de les vingt huit mois retenus sous les drapeaux. A part les rencontres de camaraderies heureuses, il reste le seul souvenir de cette période. Souvenirs de bons coups bus entre amis alors que nous avions vingt ans. Je n’ai pas de nostalgie particulière de cette époque. Ce retour veut bêtement préciser que tout homme qui a vécu ce qu’il est convenu d’appeler l’armée, se souvient de ce qu’a pu représenter son car !

       A présent ma crainte se confirme. Le vent était en fait les prémices à l’orage qui gronde, se rapproche et s’abat sur ma frêle habitation. Je suis bien équipé, la toile est imperméable. Je suis sur un matelas auto-gonflable, certes un peu dur mais qui m’isole bien du sol. Quant à mon duvet c’est un moins trente degrés. je ne risque pas d’avoir froid. Le vacarme que produit le phénomène a également sorti mes collègues de leur sommeil. Des échanges chuchotés véhiculent entre nous des informations rassurantes. Personne ne prend l’eau.

      Entendre pleuvoir alors que l’on est pelotonné dans ce qui reste un lit douillet est une situation particulièrement agréable et propice à la réflexion. A défaut de pouvoir me rendormir, je refais le chemin à l’envers. Le départ de la maison ce 13 juillet, les embrassades des enfants, les tendres recommandations de prudence de mon épouse qui me sait un peu foufou en descente. Rémi, notre jeune fils est inquiet quant à savoir si je ne vais pas me perdre en route :

----Papa, pour revenir, comment tu vas faire ? Dans combien tu reviens ?

----Une quinzaine de jours, trois fois les doigts d’une main.

      Je me revois lui tenant un discours ‘’cucul la praline’’ qui se voulait rassurant, comme s’il était encore un bébé. Et lui de me rappeler qu’il savait compter. Effectivement à neuf ans, déjà 9 ans, l’on sait au moins aller jusqu’à quinze !

      Magali, notre fille de dix sept ans ne semblait pas soucieuse quant à ma capacité à retrouver la maison. De plus, elle savait pouvoir négocier quelques sorties avec sa maman sans m’avoir sur le dos avec mes recommandations de papa poule. Je me savais accompagné de son affection et de celle de son frère. Je savais ma Jojo consentante sans restriction à ce besoin d’escapade dont elle devinait le plaisir qui allait être le mien.

      Pendant la projection du film qui déroulait ces images, je me suis surpris à devoir maîtriser des montées humides qui venaient gonfler mes paupières. Le phénomène n’avait rien à voir avec les conditions climatiques du moment. Ce qui n’était pas tout à fait des larmes me faisaient revivre des sentiments aux multiples facettes. Je pensais à eux, à leur générosité, à leur compréhension, à leur amour. Je pensais à mille choses à la fois. mille choses qui avaient un dénominateur commun, sans toutefois pouvoir dissocier le mot bonheur de celui de chance. Chance de les avoir à moi et pour moi. Chance d’être en forme et de pouvoir optimiser tout ce que ce voyage m’offrait au plan des paysages traversés, de l’accueil des personnes rencontrées, de l’expérience humaine vécue. Chance, de pouvoir goûter au plaisir qu’il y a à grimper des montagnes répertoriées parmi les plus belles d’Europe.

       Le bonheur, mon bonheur est grand. Il est simple. Il est au bord de la route. Il est là tous les jours y compris dans la difficulté. Il est entier car il satisfait un désir. Il est l'aboutissement d'un projet, d'une aventure, d'un rêve que le cyclo que  je suis a le loisir de pouvoir réaliser.

 

 

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      Parti à faire l’inventaire des six jours écoulés, soit la moitié du temps prévu pour boucler le parcours, il m’est agréable de constater qu’aucune ombre n’est venue à cet instant entraver le déroulement du programme concocté par Hubert. Malgré la galère d’avant hier, la distance parcourue a été conforme à une avancée qui n’a pas mis en péril l’homologation de notre périple. Il nous reste six jours pleins pour rallier Trieste et la fin du parcours sera roulant. Nous n’avons pas eu d’incident mécanique notable à l’exception de deux crevaisons. La chute, qui peut réduire à néant l’espérance du cyclo nous a jusqu’alors épargné. Redoutable et redoutée par tout rouleur, elle peut survenir sans pour autant avoir commis d’imprudence. Un chien, un chat, une pierre sur la chaussée à la sortie d’un virage et de surcroît en descente et tout peut basculer. Redouté également l’accrochage entre nous quand par vent de face, pour nous protéger mutuellement, nous roulons positionnés roue dans roue.

      L’entente est parfaite. Dans le respect d’un accord tacite mentionné dans l’un des paragraphes précédents, chacun garde le loisir d’exprimer ses aptitudes dans l’ascension des cols. D’ailleurs ‘’la compétition’’ qui s’organise autour du maillot à pois que l’on dispute à Bernard génère régulièrement des accélérations qui font éclater notre peleton. Les arrivées au sommet se faisant en ordre dispersés, un regroupement s’opère une première fois au terme de l’effort, puis au bas de la descente. Chacun, là aussi, effectuant le trajet à sa main et selon son savoir-faire. Les distances comprenant du terrain plat, profil à la caractéristique rare pour être souligné, ainsi que les remontées de vallées, se font groupées. Sur ces tronçons où circulent des courants thermiques, rester ensemble permet de s’organiser pour lutter contre le phénomène. A tour de rôle, un meneur nous en coupe l’aspect désagréable et épuisant. Cette tactique permet d’améliorer la progression à une bonne allure de l’ensemble du groupe et sans débauche d’énergie individuelle. La prise au vent se limitant pour chacun à son temps d’homme de tête.

 

      Il pleut toujours et mon esprit vagabondant d’une scène à l’autre m’amène à sourire quant je pense aux passe-d’armes livrées au cours des ascensions déjà effectuées. Depuis hier et par un calcul de décompte que gère Hubert, Bernard m’a repris le maillot à pois. Bien décidé à le défendre bec et ongles, il  promet de me livrer un combat de Titan dans le Stelvio dont il sait que j’en ai fait mon point d’Orgue. 

      A l’occasion du repas de fin de journée, ces passe-d’armes nourrissent quotidiennement nos conversassions de comptoir. Les palabres, accompagnés de leurs scénettes, de leur jeu théâtral dont je me fais le chantre auraient pu fournir à Marcel Pagnol des éléments pour un film comique. Le spectacle trouvait son public parmi les clients des restaurants de campagne dans lesquels nous nous arrêtions le soir. En effet, beaucoup d’anciens de ces contrées avaient dans les années 1940 et plus, travaillés en France dans les métiers du bâtiment. Fiers de nous montrer les souvenirs qu’ils avaient gardé de notre langue, certains intervenaient, se mêlaient à nous pour finir la soirée. Dans un accent que personnellement j’aime beaucoup, ils nous racontaient certains de leurs souvenirs, ceux du temps où ils étaient encore jeunes et vaillants. Combien de ces rencontres auraient pu devenir des relations durables tellement nous nous sentions en terre amie.   

                                                                                                                                                                    El pierrot

      C’est Pierrot, de sa voix de stentor qui me sort d’un sommeil profond. Je m’étais rendormi, sans doute sur le tard. C’est le lève-tôt du groupe qui gentiment fait chauffer de l’eau pour la préparation des boissons du réveille-matin. Cela va du café classique à la chicorée, au tonimalt, au caro, mixture hybride dans laquelle rentre plusieurs espèces de céréales grillées et dont notre doyen se délecte. Le petit déjeuner, le copieux, le consistant est pris dans le premier bistrot rencontré sur la route de l’étape.

       19 Juillet, le temps s’est levé, mais le soleil n’est pas suffisamment chaud pour sécher les toiles de tente qui sont rangées humides dans les sacoches. La troupe s’ébranle dans un chahut qui surprend des jeunes campeuses en nuisette. Elles s’agitent devant nous sans que nous sachions s’il s’agit d’un bonjour collectif ou d’une manifestation désapprouvant notre attitude cavalière et peu civique au regard des pensionnaires des lieux. 

      Je l’annonçais dans l’épisode précédent et depuis l’origine de la mise en perspective du projet, ce jour est pour moi celui de tous les challenges. Le Stelvio, 2758 mètres, est non seulement le point culminant de notre étape d’aujourd’hui, mais le sommet le plus haut que nous aurons à franchir au long de ce raid. Il est celui que je veux épingler au registre de mes souvenirs, celui que je veux disputer à qui voudra me le contester. 

       Je suis préparé psychologiquement au défi que je me suis posé. Il va au delà de toute conquête. Il est ma fantaisie. Il est mon besoin solitaire. Il veut satisfaire un caractère de compétiteur dont l’enjeu est de me vouloir fidèle à mes annonces. Il est sans doute ce que peut être vous ne comprenez pas et je peux le concevoir. Il est peut être également ce que ma raison ignore ou feint de vouloir vous cacher ! 

                                                                               

       Le prochain épisode du feuilleton : ‘’Thonon-Trieste’’ vous sera commenté prochainement et dans les détails de ce que fut l’étape !!!    

                                     

      Il me restera ensuite à vous parler de notre circuit dans Dolomites dont les paysages surréalistes offrent au plus loin que la vue porte, les plus grands décors pour un cinéma fantastique.

      Il y aura, plus tard, la traversée du Frioul, puis enfin la mer. L’Adriatique qui sera le signal de la fin du voyage.

                                                    

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